dimanche 14 juillet 2024

Une société du spectacle


Le problème de la société du spectacle ce n'est pas qu'elle m'offre en divertissement des spectacles, chose en quoi je lui suis gré, mais qu'elle fasse de moi un spectateur, qu'elle en fasse tout mon contentement, que je me contente d'être un spectateur, qu'on me montre l'intelligence en exercice sous toutes ses facettes, des plus humoristiques aux plus sérieuses, pour que je l'admire, qu'on me montre la beauté pour que je la contemple, mais sans que cela pour autant me donne envie d'être beau ou intelligent, mais sans que pour autant l'on cherche à me rendre plus intelligent et plus beau, sinon à m'en faire un spectateur de cette beauté et de cette intelligence, que je m'en réjouisse, que je me réjouisse de la victoire de l'équipe de France comme si c'était ma victoire et même si a titre personnel je ne suis qu'un piètre footballeur et que de regarder un match ne me donne pas forcément envie d'y jouer. Je ne m'essaye pas davantage à la cuisine après avoir regardé Top chef ou à chanter après avoir regardé The voice (dans les deux cas je me contente de regarder et d'écouter). La Grande Librairie voudrait-elle davantage m'inciter à lire qu'à admirer ses auteurs fétiches, à louer leurs mérites plus qu'à exercer les miens, car si elle voudrait que je lise elle ne voudrait pas pour autant que j'écrive. Non, tout concourt à faire de moi un spectateur de la vie des autres (les élus) plus qu'un acteur de ma propre vie, c'est-à-dire à m'aliéner. En vivant à côté de ma télé je vis à côté de mes pompes. Et je préfère encore celui qui se fait des films que celui qui va les voir au cinéma parce qu'à ce dernier on lui enlève jusqu'à l'idée même de se faire des films sur sa vie en lui montrant des films où il n'y est pas, où il n'y sera jamais, à moins de devenir acteur, mais il ne sera encore qu'acteur au cinéma (qui est ce que beaucoup rêve d'être plutôt qu'acteur dans leur vie quand ce n'est pas journaliste), ne participant alors que plus activement à la supercherie générale qui est de faire croire à ce que l'on voit non pas de notre propres yeux mais par le truchement de la caméra: c'est elle qui dénoncerait la vraie vie, nous la dévoilerait, nous en montrerait l'éclat, la brillance comme le côté sombre que nous ne voudrions pas voir de trop près, quand on n'est de trop près concerné. Sans doute mais ce n'est pas certain. Sans doute mais c'est encore par mes propres yeux que je veux voir. Et, chose étonnante, à chaque fois que la caméra s'est portée là où mes regards s'étaient portés elle n'en a pas vue et retirée la même réalité. Tout celui qui a un vécu, et s'il cesse de s'entretenir de ce qu'il a lu dans les livres ou vu à la télé, pour se mettre simplement à voir par lui-même, s'il porte le regard de son intelligence comme de ses sens sur ce qu'il lui a été donné de vivre il pourra constater que son vécu diffère totalement de ce qu'on lui donne à voir et à entendre. C'est pourquoi de faire de chacun un spectateur à vie c'est lui donner à voir et à entendre ce que l'on veut bien lui donner à voir et à entendre. Mieux que faire de nous des producteurs ou des consommateurs la société fait de nous des spectateurs, c'est là où elle excelle, en sorte que nous ne nous appartenions plus, en sorte que nous lui appartenions corps et âme. Et ce n'est pas par la répression si décriée mais par le divertissement si apprécié qu'elle y arrive le mieux. Seulement en avoir conscience. Seulement ne pas être dupe. Seulement cela n'ôte rien au plaisir que l'on a à se divertir mais bien au pouvoir si tant est qu'il veuille nous manipuler. Seulement alors cela: qu'il le sache que nous le savons.

CITATION

Guy Debord dans La Société du Spectacle après une citation de Feuerbach: "Et sans doute notre temps… préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l'apparence à l'être…" écrit ces premières lignes: "Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation.", ces premières lignes qui devraient nous inviter à en lire davantage, mais surtout à prolonger sa réflexion par notre propre réflexion, ne le laissant pas là en plan mais plutôt lui rendant hommage, et occupé à ce qu'il a dit ne nous désoccupant pas de nous mêmes, ce qui est encore lui rendre hommage ou répondre aux mêmes préoccupations qui ne sont pas seulement les siennes mais celles de l'homme dans son rapport avec sa société.

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