Il ne faut pas m'en vouloir de n'être sensible qu'à la perte humaine. Vous m'en direz tant de la perte des valeurs. A quoi je vous répondrais mais ce n'est pas un homme que l'on perd. Vous m'en direz tant encore. Que si ce n'est pas un homme c'est bien pire encore. C'est tous les hommes que l'on perd. A quoi je vous répondrais encore: mais ce n'est pas un homme que l'on perd. Pardonnez à ma petite vie de ne pas s'élever à votre échelle des grandeurs qui justifierait à vos yeux la mort de tant d'hommes. Laissez l'homme à sa vie. Au lieu de réclamer sa mort. Au nom de vos valeurs. Qu'elles soient anciennes ou qu'elles soient nouvelles. Je les maudits tout autant. Elles ne méritent pas une vie. Et combien leur en a t-on déjà données? Il faut arrêter ce jeu de massacre où personne n'en sort vivant sinon le ridicule, car si le ridicule tue il ne meurt pas. Je n'aime pas vos don quichottes mais le Don Quichotte qui s'en moque. Vos valeurs se sont des moulins à vent. Vos valeurs elles tournent avec le vent. Et puis tout ce qui vous importe c'est le grain à moudre. Vos valeurs sont toutes des valeurs marchandes. Et les valeurs de l'esprit me direz-vous? Je vous dirais que vous en faites commerce aussi, c'est-à-dire les apprécier autant qu'elles se vendent, qu'on les voit sur la table des marchands, tandis que la tête de l'homme qui les conçoit est mise à mort si elle ne veut pas se vendre, et vous abattez l'homme plutôt que vous abattez vos prix. Mais surtout pourquoi voyez-vous un esprit sans corps et un corps sans esprit, pourquoi détachez vous toujours l'esprit du corps. Je ne suis pas davantage pour l'esprit que je ne suis pour le corps. Le poulet auquel vous couper la tête n'en n'a plus pour longtemps à vivre, même s'il marche encore. Les valeurs de l'esprit privées de corps n'en auraient pas davantage à vivre. Le corps spirituel c'est l'homme. Il n'y a pas de dieux qui vaillent. Comme des esprits sans corps. C'est pourquoi je vois mourir l'esprit en chaque homme qui meurt tandis que vous croyez l'alimenter de son sang. Il y a des esprits que je regrette parce qu'ils ont éclairés ma vie de la leur et maintenant qu'ils ne sont plus leurs esprits ne m'éclairent plus. Je ne veux pas être ce vieux qui parle de la perte des valeurs de son temps parce qu'elles n'ont plus cours, mais je n'oublierais pas chaque homme qui m'a apporté ses lumières, je revois son esprit vivant, que son corps anime, et je revois aussi bien son corps animé par son esprit: c'est celui là qui me manque et non pas vos valeurs.
CITATION
Paul Valéry dans La liberté de l'esprit parle donc de l'esprit dont il déplorerait la perte de valeur mais il est intéressant de constater que finalement (allant au bout de son exposé) c'est la perte d'un certain type d'hommes qu'il finit par déplorer tout en n'étant pour autant pas complètement sûr qu'ils aient disparus : "Je ne dis pas qu'ils soient tous morts et qu'il n'en doive naître jamais plus". Et en effet c'est à eux que je pensais dans mon texte Les valeurs et particulièrement à l'un d'entre eux (correcteur de profession) à qui je rendais un vivant hommage parce qu'il répond à ce qu'en disait Paul Valéry: "C'est là une perte considérable, car rien n'est plus précieux pour le créateur que ceux qui peuvent apprécier son ouvrage et surtout donner aux soins de son travail, à la valeur de travail du travail, cette évaluation qui fixe, hors de la mode et de l'effet d'un jour, l'autorité d'une œuvre et d'un nom."
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