lundi 15 juillet 2024

La grande salope


Il m'est force de constater encore aujourd'hui chez les plus ignares d'entre nous et sans doute aussi les plus mécréants une force de vie pour ne pas dire une adhérence à la société des plus répugnantes qui puisse nous apparaître car contraire à tout ce que l'on nous en a appris. A croire que ce sont nos forces de vie qui ont été altérées ou sa connaissance la plus directe, biaisée, dénaturée, médiatisée. Il n'est pas sûr pour autant que j'aimerais être de ces animaux là mais si je les considère dans la société je les trouve avec elle dans sa nature la plus primaire qui est aussi la leur ne faisant qu'un, cette unité les préservant de tous leurres qui est aussi distanciation, cette distanciation (qui n'est souvent que médiatisation) que l'on estime si appréciable mais suspends souvent notre action et pourquoi ne pas dire aussi notre jugement quand ils sont tout intuition et adaptation directe et brute à la réalité directe et brutale qui s'impose à eux comme un état de fait implacable. C'est l'attribut principal que je leur accorde à ces ignares et mécréants: ils sont implacables à défaut d'impeccables. C'est violent. Mais on me dira que c'est la vie qui est violente. Mais ce qu'on appelle ici la vie serait bien plutôt la société où il nous est donnée de vivre. Nous la voyons habillée, revêtue des accoutrements les plus délicats et sensibles, quand ils la voient toute nue, et (les saligauds, les ignares, les mécréants) ils se la bouffent toute crue tandis que nous en sommes encore à tergiverser, à faire dans les préliminaires, et qu'au lieu de la baiser nous nous faisons baiser par elle qui n'est pas ce qu'elle paraît. Toute une vie à être berné par elle, par ces minauderies de sainte nitouche, quand la société est une grande salope et que les plus salauds d'entre nous sont ceux qui y goûtent le plus et le mieux. Quel est, direz-vous, ce grand adolescent, ce déniaisé sur le tard, car je vous connais cet air de bien entendu, qu'à vous on ne vous la fait pas, mais c'est tous les jours qu'on vous la fait, à la radio, à la télé, dans les livres autant que dans les journaux, à chaque fois que vous adhérez non pas à votre nature mais à la nature de la société, qu'ils (eux, les ignares, les mécréants, et non pas vous) prennent dans son état brute et non l'image raffinée qu'elle donne d'elle (et dont leur ignorance aussi que leur mécréance les préserve) et s'appliquent à vivre au plus près d'elle dont vous ignorez (cette fois c'est vous les ignorants, eux "les ignorants incultes" vous "les ignorants cultes") la nudité, la crudité, parce qu'on ne vous sert rien que du cuit et du recuit (qui est le signe de toute civilisation). Mais la grande salope n'est pas sortie de la cuisse de Jupiter. C'est la société des hommes et non pas la société des dieux. A quoi alors pourrait on s'attendre de mieux, direz-vous. Mais j'ai dit qu'elle dénaturait l'homme et non pas que l'homme dénaturait la société, c'est-à-dire en aurait fait ce qu'elle est, mais plutôt que la société aurait fait de lui, l'homme, ce qu'il est devenu, qu'elle l'aurait vicié à l'homme la grande vicieuse, la grande salope. La preuve que la nature de l'homme est bien supérieure à la sienne est que si la société ne lui apparaissait pas autrement qu'elle est, c'est-à-dire comme vertueuse, et c'est comme ça toujours qu'on voudrait la lui présenter, il n'y adhérerait pas. Je ne parle pas ici des ignares et des mécréants mais de ceux qui professent toujours leur foi en la société, qui veulent bien pour le moins y croire, et tentent de s'en instruire comme de l'instruire. Car c'est à eux comme à moi qu'il est force de constater encore aujourd'hui chez les plus ignares d'entre nous et sans doute aussi les plus mécréants une force de vie pour ne pas dire une adhérence à la société des plus répugnantes qui puisse nous apparaître car contraire à tout ce que l'on nous a appris, qu'elle, la société, nous a appris sur elle. Mais quand ceux qui la suivent au plus près ne sont pas ceux qui nous sont le plus proches on pourrait au moins se demander si avec le temps elle, la société, ne s'est pas trop éloignée de nous, au point qu'on devrait la quitter, divorcer d'elle, cette grande salope.

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