Il y a un cheminement dans l'étrange qui ne nous est cependant pas étranger, en nous comme un dédoublement. Il y a celui qui parle aux autres et cet autre qui nous parle. Pour Santa Teresa c'est à n'en pas douter Dieu avec qui elle est en grande conversation, conversation qui est sa vie intérieure qu'elle nous révèle par ses écrits et qui serait habitée par Dieu qui est le nom qu'elle donne à cet autre qui lui parle. Mais peu importe le nom qu'on lui donne si cette double vie nous la menons toujours: extérieure où nous parlons aux autres, intérieure où il y a cet autre qui nous parle. C'est à partir de lui que les écrivains écrivent et c'est en quoi Santa Teresa est une écrivaine. On voit bien aussi de quoi cet autre qui nous parle se nourrit. On voit bien en quoi cet autre qui nous parle aujourd'hui ne peut pas être celui qui parlait à Santa Teresa. Nous goûtons à d'autres nourritures qui sont celles d'une autre époque où Dieu n'a plus cours, où Dieu est mort (dixit Nietzche). Mais c'est toujours la société qui nous parle comme elle parle à l'écrivain et parle à Santa Teresa et c'est dans ce débat avec elle qu'ils nous entraînent, dans ces préoccupations comme dans ces occupations, car Santa Teresa était toute occupée d'elle comme toute préoccupée d'elle, de la société de son temps, dont elle nous rend l'existence parlante par cet autre qui lui parle. C'est que Santa Teresa marchait à fond avec la société de son temps. Et que ce qui en elle dérangeait avec la société de son temps ne pouvait que déranger qui lui parlait en lui faisant ses remontrances qu'elle se faisait. Ici l'on parle bien entendu de cet autre qui lui parlait et à qui elle donnait le nom de Dieu. Oui, cette toute puissance à laquelle sa nature rebelle rechignait à se soumettre il ne faut pas se méprendre n'était autre que la société de son temps et le couvent était le lieu par excellence où elle exerçait sa toute puissance sur les pauvres créatures (du bon dieu) qui ne sont autres que les êtres humains en prise avec leur société. Comme sont loin de nous toutes ces occupations et préoccupations de Santa Teresa, c'est que la société de Santa Teresa est loin de la nôtre, si loin que l'on ne peut s'expliquer tant de dérangements quand se disant que Santa Teresa était dérangée, et elle l'était en effet par la société de son temps. Aussi elle nous rend compte des dérangements, des troubles, qu'une autre société pouvait causer à une pauvre créature humaine. Comment pouvait elle être ainsi dérangée, voilà ce que l'on peut difficilement comprendre aujourd'hui sans se replonger dans un temps qui n'est plus le nôtre. Santa Teresa aurait voulu que cet autre qui parle aux autres soit semblable à cet autre qui nous parle. Elle aurait voulu par là une plus grande conformité entre elle et la société de son époque. Mais ce n'est qu'en mourant à elle même qu'elle s'en rapprochait, et sans ces nombreuses maladies qui l'accablaient, qui affaiblissaient son être vivant, son organisme, que la société pouvait prendre le dessus sur elle, par l'esprit, enfin elle disait Dieu. Mais on le sait peu importe le nom que l'on donne à cette toute puissance qui veut nous gouverner jusque de l'intérieur. Et si Santa Teresa peut encore nous intéresser aujourd'hui c'est parce qu'elle nous en donne toute la mesure ou plutôt toute la démesure, et c'est de cette mesure qui est démesure qu'elle ressent l'appel, qu'elle entend cet autre qui lui parle, qu'elle dit être Dieu et à qui elle veut vouer sa vie comme l'on voue sa vie à la société dans laquelle on vit de son gré ou contre son gré, pleinement au pas, et c'est de ce sacrifice dont elle parle, de cet appel au sacrifice d'une vie et auquel l'on peut répugner à moins de se faire une haute idée de pour qui on le fait et Dieu était une haute idée. Toute la question est de savoir si l'on se fait toujours une haute idée de sa société sans quoi l'on est peu enclin au sacrifice et notre double, l'autre, nous parle autrement qu'il parlait à Santa Teresa.
CITATION
"Oh! señor de mi alma como podré encarecer las mercedes que en estos años me hicisteis. Y como en tiempo que yo mas os ofendia ...". La Vida de Santa Teresa de Jesus."
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