Ce que nous ne pouvons pas souffrir c'est de mourir. C'est là qu'intervient étonnamment l'idée de sacrifice. Car elle n'est mienne qu'en tant qu'elle est humaine et bien qu'elle puisse paraître ne pas l'être. Aussi que paradoxale puisqu'il s'agit de ne pas mourir. Or il se trouve que nous devons mourir. C'est notre condition humaine. C'est notre condition de mortel. Notre salvation alors n'est autre que d'échapper à notre condition humaine, à notre condition de mortel. Il y a maintenant deux façons de considérer le salut, c'est-à-dire notre salvation, à titre individuel ou à titre collectif. La religion tendrait à dire qu'il n'y a de salut que personnel. La société laïque, car il ne faudrait pas croire qu'elle ait renoncé à l'idée de salvation pas plus qu'à l'idée de sacrifice, les deux allant de pair, tendrait elle à dire qu'il n'y a de salut que collectif. Je dis tendrait parce que ce que l'on pense être une différence fondamentale entre une société religieuse et une société laïque n'est qu'une différence d'accent: l'une mettrait l'accent sur le personnel et l'autre sur le collectif, mais les deux exigent tout autant notre sacrifice: pour les deux notre salut passe par l'autre quelque soit le nom qu'on veuille bien lui donner: Dieu, Patrie, Famille. Il n'y a pas si longtemps que ça et bien qu'ils paraissent aujourd'hui démodés ces trois là allaient encore ensemble et exigeaient tout autant notre sacrifice. Et l'idée que l'on ne se sauve pas tout seul n'est pas nouvelle puisqu'il nous a toujours été demandé de mourir à nous même. Il ne pouvait non plus en être autrement puisque en effet l'on meurt. Mais l'on meurt et l'on ne veut pas mourir. A Dieu va suppléer à tout ça il y a maintenant la société va suppléer à tout ça. Mais il faut d'abord accepter de mourir à soi, de vivre pour les autres et pas que pour soi: l'idée de sacrifice à la vie dure. Le temps des croisades n'est pas révolu. Et si on ne parle plus de foi on parle de raison: la raison d'état. Et si on n'en appelle plus à notre foi on en appelle à notre raison. Il faut comprendre entre autre qu'on ne vit pas tout seul. Et si on ne veut toujours pas le comprendre quelques piqures de rappel peuvent être nécessaires et justifiées. Mais il ne faut pas croire pour autant que cette société fut-elle religieuse ou laïque aille à l'encontre de la nature de l'homme si l'homme est par nature un être sacrificiel. Mais c'est par amour qu'il se sacrifie. Mais c'est pour sa femme. Mais c'est pour ses enfants. Qu'il ou elle se sacrifie. Mais c'est parce qu'il ne veut pas mourir. Mais c'est parce qu'en eux il vit. Mais c'est parce que sans eux il (ou elle) ne vivrait pas, ne pourrait pas vivre. Par contre on pense pouvoir vivre sans Dieu comme on pense pouvoir vivre sans la société. Dans un cas comme dans l'autre rien n'est moins sûr. C'est cependant une erreur commune que de le penser. La société pense avoir tué Dieu, s'en être définitivement débarrassé. Quant aux partisans de Dieu ils s'en prendraient à l'actuelle société sans Dieu. Auraient-ils tous perdus la tête, c'est-à-dire oublié que s'ils existent, autant la société que Dieu, pour l'homme, c'est parce que l'homme ne peut pas souffrir de mourir et qu'il ne peut aimer Dieu ou aimer la société que si par eux et autant que par eux l'homme entrevoit sa salvation, un salut possible dusse t-il en passer par le sacrifice de sa vie car ce ne serait pas alors vraiment mourir dans le sens d'avoir vécu pour rien, car voilà bien l'idée insupportable à l'homme, plus insupportable que l'idée de sacrifice, l'idée d'avoir vécu pour rien, de penser que sa vie est quantité négligeable; et pourtant c'est bien dans cette erreur que tombent autant l'une que l'autre (la société laïque comme religieuse) en s'éloignant de l'homme, en s'institutionnalisant plutôt qu'en s'humanisant. L'homme continuera cependant de mourir pour sa femme, pour ses enfants, s'il ne lui reste plus que ça pour mourir, c'est-à-dire pour vivre conformément à sa nature qui est celle de l'être sacrificiel (puisqu'il doit mourir et que ce qu'il ne peut pas souffrir c'est de mourir, de mourir pour rien). C'est pourquoi pour l'être sacrificiel une bonne cause est toujours la bienvenue: dites lui qu'il meurt pour Dieu ou pour la Société ou pour la planète, peu importe, mais surtout ne lui dites pas qu'il meurt pour rien.
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