Nietzsche a bien prédit la mort de Dieu pourquoi alors ne pas prédire la mort de cette société sans Dieu. A l'en croire à cette société sans Dieu elle ne serait cependant pas une société sans valeurs, elle ne serait pas une société sans foi ni lois, car ne croyant plus en Dieu elle croirait au progrès. Ce serait même une société du mérite, mettant le mérite en tête de toutes ses valeurs qu'elle prône. S'en prendre à ses valeurs, auxquelles elle s'arque boute autant qu'elle peut, serait s'en prendre à elle, vouloir sa mort plus que la prédire. Quand la prédire serait plutôt dire que les symptômes de rigidité qu'un corps social montre dans l'application de ses valeurs est tout autant révélateur de sa mort que de celui d'un corps humain, et l'on parlerait alors de cadavre. Elle ne m'apparaît plus en effet qu'à l'état de cadavre ou au mieux en état de rigidification avancé, de durcissement, aussi que de pourrissement. Comme je ne peux détacher la vie de mon propre corps de celui de la société je me rappelle de notre jeunesse, de cet état de souplesse dont je ne peux qu'éprouver une certaine nostalgie, et bien que nous n'ayons jamais été très copain elle et moi, que nous ayons beaucoup divergé, nous nous supportions beaucoup mieux, et je crois ne pas être le seul a avoir de plus en plus de mal avec elle. J'aimerais maintenant vous parlez plus amplement de notre relation et même de faire référence à un temps où nous partagions les mêmes valeurs. Seulement c'est au nom de ces mêmes valeurs que j'ai été abusé. Et vous prendriez bien mon parti si la société ne m'avait accusé à son tour d'avoir abusé d'elle, de sa générosité, de ses largesses, aussi bien de corps que d'esprit. Elle aurait été trop laxiste et les vieux qui vieillissent avec elle sont aussi d'accord avec elle, car ils sont eux aussi de moins en moins de laxité. Et puis je l'aurais aussi trahie quand moi je dirais plutôt que c'est elle qui m'a trahit, qu'elle a trahi mes idéaux et la confiance que j'avais mis en elle. C'est vrai que j'avais associé ma réussite à la sienne et que les choses allaient plutôt bien pendant un temps pour elle comme pour moi, mais ça c'est corsé depuis, alors on s'est mutuellement rejeté la faute comme le font les vieux couples quand ils ne s'entendent plus, surtout si l'un d'eux a perdu son job. C'est vrai que j'assure pas pour la société, mais pour moi c'est la société qui assure pas. Ici encore on se rejette mutuellement la faute. Comme elle quand elle dit que je me braque contre elle quand je ne fais que m'arque bouter pour lui résister et que c'est elle qui se braque contre moi. Admettons cependant que Je m'en prends à elle comme elle s'en prend à moi. Mais elle s'en prend à moi comme à beaucoup d'hommes, à beaucoup trop d'hommes, et je suis pas sûr qu'on ait pas raison sur elle, et bientôt raison d'elle, si j'en crois le mécontentement général auquel je ne peux que me rallier me détachant par là-même de la société, rompant en tout cas notre union fraternelle. Mais je vous dirais que j'ai jamais été marié avec elle, qu'on a jamais couchés ensemble, et que si elle dit que je l'ai baisée moi je dirais que c'est elle qui m'a baisé à moi. Ca c'est pour ce qui est du physique, de notre relation épidermique, on ne peut même plus se sentir elle et moi. Et pour ce qui est de l'esprit c'est pire encore. Et une fois de plus je lui jetterait au visage, en pleine tête, ce qu'elle pourrait me rejeter, en pleine tête, de ne pas croire assez en ses valeurs, car vu son comportement et ses agissements elle est bien la première à ne plus y croire et à faire seulement semblant d'y croire: pourquoi ce qui vaudrait pour moi ne vaudrait pas pour elle, pourquoi se montrant au-dessous de tout ce qu'elle dit elle se mettrait au-dessus de nous: ça on pouvait encore le passer à Dieu mais à la société qui a tué Dieu et si c'est pour prendre sa place, alors ça non.
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