mercredi 29 mai 2024

Une vie pleine


Il aurait pu penser qu'avec le temps les choses pour lui s'éclairciraient, se préciseraient, mais c'était plutôt le contraire qui se produisait: elles tendaient à s'estomper, à se confondre, presque à s'inverser, à changer sans doute, tout en leur reconnaissant leur nature de toujours mais il dirait comme lui apparaissant sous un jour nouveau si ce n'était pas du crépuscule d'une vie qu'il approchait. Peut-être après tout que c'était lui qui avait changé, lui qui avait non seulement souvent entendu mais souvent pensé qu'on ne changeait jamais au fond. Cependant il lui fallait constater que depuis peu il est vrai, mais ne se fait-on pas vieux d'un coup, il ne regardait pas toujours les mêmes films, bien sûr il continuait à aimer les westerns de son enfance, les seuls films que son père ait jamais regardé avec eux ses enfants, mais il ne se refusait plus comme un plat trop fade et trop tendre les comédies. Il commençait aussi à lire des romans dans le sens de romances, brèves en général, qui était comme s'il se prêtait à vivre une autre vie que celle qu'il avait vécue et qui avait jusque là réclamée plutôt la lecture de la poésie ou d'une philosophie stoïcienne plus que platonique, comme un baume que l'on passe sur d'anciennes blessures jamais complètement refermées, ou mal cicatrisées. Ainsi les Noirs n'étaient plus aussi noirs qu'ils l'avaient été auparavant en Nouvelle Calédonie et surtout les Blancs n'étaient plus tout à fait blanc comme dans les livres d'enfant. Ainsi les amis n'étaient plus tout à fait des amis et les ennemis n'étaient plus tout à fait des ennemis. C'était étrange comme en voyant les choses avec un peu de recul, et n'était-ce pas ce que l'âge apportait, ce recul, les choses pouvaient se métamorphoser presque en leur contraire. Mais il ne vivait plus pleinement. Ce qu'il appelait vivre pleinement ce n'était pas pour lui vivre plein de choses ou avoir plein de choses à faire ou à dire. Cette précision ne semble pas inutile pour ceux qui à la retraite ayant peur du vide voudraient la remplir leur vie et la remplissaient de choses tout aussi insignifiantes les unes que les autres, de choses qui ne remplissaient pas leur vide mais leur agenda. D'après lui, et sans doute pour cela, beaucoup, ignorant d'ailleurs souvent pourquoi, se réclameraient de l'enfance comme d'un âge d'or, parce que leur vie alors était pleine dans le sens ou lui seul l'entendait. Et c'était une vie au premier degré pour lui une vie pleine, une vie sans cette distance que l'on prenait sur sa vie avec le temps, sur sa vie comme sur toutes les choses de sa vie que l'on ne vivait plus pleinement, que l'on ne prendrait plus au premier degré, et ça lui rappelait cette phrase biblique: "Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux". Et c'est pourquoi aussi il y en avait qui voulait préserver leur enfance le plus longtemps possible, et certains même qui y arrivaient très bien, qui vivaient toujours pleinement leur vie et, comme les enfants hyperactifs, étaient presque et toujours turbulents. Mais en général on s'assagit avec l'âge et l'on s'étonne alors que notre vie ne nous apparaisse plus comme si pleine, cette vie qui a si peur du vide et aussi de l'obscurité, qui réclamerait toujours plus de clarté, et pas de contrariétés qui viennent surtout d'être contrarié dans son besoin de clarté, d'éclaircissements. Vivre pleinement sa vie cela revenait comme un leitmotiv dans la bouche de ses contemporains qui pensaient à étendre leur réseau d'amis comme d'activités. Lui ne se sentait libre qu'inoccupé et cette vie pleine qui n'était pour lui qu'une vie vécue au premier degré semblait être le piège où tombait toute l'humanité, toute l'humanité qui s'y embrasait plus qu'elle ne s'y embrassait, ou encore cette vie pleine concourrait aux deux à la fois, c'était la comédie humaine ou chacun jouait son rôle au premier degré, c'est-à-dire sans conscience de jouer un rôle, s'y étant identifié entièrement: chacun vivant complètement pour lui et mourant complètement avec lui. Vivant comme les enfants jouent, c'est-à-dire avec le plus grand sérieux au monde, et il y avait longtemps que lui n'avait pas joué comme un enfant. Il avait peur aussi de ne plus aimer comme un enfant. Il ne regardait plus non plus les westerns comme un enfant. Plus les héros comme un enfant. Plus les hommes comme des héros même s'ils étaient des héros. Et plus aussi les zéros comme des zéros, mais presque inversement contrariant comme le pluriel des héros dont on aurait fait la liaison, liaison que lui faisait maintenant qu'il n'était plus un enfant: les héros c'étaient aussi des zéros et les zéros c'étaient aussi des héros, il suffisait de faire ou de ne pas faire la liaison entre eux. C'était bête à dire tout ce qui se passait dans sa tête qu'on aurait dit qu'il n'avait plus sa tête à lui, la tête de quand il prenait tout au premier degré, la tête qu'il avait quand il vivait encore pleinement, quand il avait ce qu'on appelle une vie pleine et c'était quand il n'était qu'un enfant.

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