mardi 28 mai 2024

La Surveillance Générale


Il y a quelques années de cela, et il ne pouvait s'empêcher d'y penser en souriant, sa grand-mère recevait chez elle un agent de sécurité de la RATP (réseau automne des transports parisiens) qui s'ennuyait à longueur de journée à en arpenter les couloirs parce qu'il n'y avait, à l'en croire, pas beaucoup d'interventions, aussi il s'estimait bien payé pour ce qu'il faisait, c'est-à-dire rien, et si ses collègues se plaignaient du contraire c'était sans doute, pensait-il, parce qu'il n'y a rien de plus pénible que de ne rien faire, et si les trains passaient (parce qu'ils étaient là aussi pour que personne ne viennent en interrompre la course) les heures elles ne passaient pas. Sa grand-mère qui laissait la télé allumée toute la journée l'informait, inquiète, de tous ce qui pouvaient bien se passer en ces heures où lui n'avait rien remarqué de mal malgré qu'il fut employé à cela si l'on s'en tient au nom qui était alors donné à son service: la Surveillance Générale. C'est pourquoi sa grand-mère se sentait rassurée quand il l'accompagnait au marché où jamais non plus ils ne furent molestés malgré la "populace" qui s'y trouvait. Ce qui l'étonnait à lui plutôt c'était que quantité de gens puissent supporter tous ce qu'ils pouvaient supporter au quotidien tout en gardant les uns vis à vis des autres ce savoir vivre à la française qui, quoique quelque peu distant, n'en était que plus appréciable au regard de tous ces faits divers qui faisaient déjà les choux gras des médias, rapportant tous les cas de contact où cela s'était mal passé et omettant bien sûr ceux beaucoup plus nombreux et chaleureux, mais jugés par eux indigne de faire la première page des journaux ou l'actualité du 2Oh. Il se rappelait encore combien sa grand-mère rageait devant le petit écran de voir tant de méfaits commis et restés impunis. C'est ce qui se passait aussi, bien que dans une moindre mesure, pour ses collègues qui avaient choisi de quitter le terrain (les couloirs du métro) pour restés toute la journée au PC le cul sur une chaise et devant des écrans. Jamais ils n'auraient vu tant d'agressions commises en si peu de temps sur le réseau ferré. Pour eux aussi les temps seraient devenus subitement plus dangereux et réclameraient plus de répressions. Ils se plaindraient souvent et également qu'il n'y eut pas d'équipes de sécurité sur place, comme à disposition, tandis que les politiques choisiraient eux de rapporter la rapidité d'intervention des forces de police aussitôt rendus sur les lieux et de s'en féliciter. Il n'y a plus de médias qui ne soient pas les médias des faits divers et les médias des faits divers en appellent à une politique répressive et à ce que les grand-mère ne sortent plus de chez elles excepté sous bonne escorte policière.

Il y avait longtemps qu'il avait quitté la RATP. La grand-mère était morte dans son lit, et il mourrait lui aussi très certainement dans son lit. Entre-temps il se retrouvait à son tour devant le petit écran tandis que les médias s'étaient fait plus que jamais les rapporteurs de faits divers et qu'il osait de moins en moins sortir à ces heures qui étaient comme les heures du crime. Pour ne pas en sortir (de ce climat délétère ainsi que de chez lui) il y aurait un policier ce soir à la télé. C'étaient les seuls que l'on put voir (les policiers) aussi bien à la télé que dehors et à toutes heures de la journée et de la nuit. Eux et, bien entendu, les victimes et les criminels. Sorti des policiers, des victimes et des criminels, il n'y aurait plus personne dehors. Les autres, et lui comme les autres, ils seraient devant leur télé à voir et à croire tout ce que l'on pourrait bien leur rapporter comme la réalité, comme la vérité vrai, et à qui ne voudrait pas en croire un mot ou une image on dira "j'aimerais bien t'y voir moi à leur place, tu ferais moins le malin". A moins qu'on le suspecte d'être ... ce en quoi on en avertirait aussitôt la police et pourquoi pas les médias, histoire qu'ils fassent un direct. On est tellement friand nous de directs comme d'histoires vraies (comme un bifteck cru et saignant) pourvu qu'on nous les rapporte avec une bière et un paquet de chips.

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