Si quand je pense à la liberté c'est pas la statue de la liberté que je vois mais des toilettes publiques il faut pas trop m'en vouloir, c'est que ma conquête de la liberté est toute personnelle et ne doit rien à l'Histoire. C'est ce petit bandeau rouge que je vois où il est indiqué Libre ou Occupé. J'ai tout fait pour ne pas être occupé et c'est pourquoi il y a des jours, des semaines, voire des mois, ou personne ne ressent aucun besoin vis-à-vis de moi, je suis donc libre des jours, des semaines, voire des mois. Y en a beaucoup qui aimeraient pas être libre de la sorte, pour qui être libre c'est pas ça, ça c'est être inoccupé qu'ils diraient et je les laisserais dire en pensant au fond de moi qu'ils ne savent pas ce que c'est qu'être libre, qu'on ne peut pas être libre et occupé. C'est à eux que s'adresse Jean-Jacques Rousseau quand il dit: "L'homme est né libre et partout il est dans les fers". On aurait trop peur que l'homme se déchaîne (R a pourtant dit qu'il n'était pas mauvais). Mais l'homme lui-même aurait perdu le goût de la liberté, de cette liberté qui est naturelle à l'homme comme à la bête. Non elle n'a rien d'illustre, rien de social, rien de civil, mais aussi rien de servile, rien d'historique; elle ne doit rien à personne et tout à soi-même.
P m'a étonné. On s'éloignait de Paris. Les premiers champs. Une circulation plus fluide. Ici et là sur le bas côté de la route des bâtiments désaffectés, quelques industries sinistrées sans doute, et cette phrase du Président qui me revenait: "Je ne laisserais personne sur le bord de la route". P disait tout autre chose et c'était qu'il aimait à se retrouver seul dans une ville. Il avait fait ça à Rome et parlait de la voie romaine. Saint Maur disait P il faudrait qu'un jour il trouve le temps de s'y balader seul parce qu'il trouvait que Saint Maur le méritait avec ses quartiers et ses places de quartier. P ne parlait pas d'une visite de monuments pas plus que d'une visite guidée, et je pensais que P voulait simplement éprouver sa liberté, la liberté la plus naturelle à l'homme: celle d'aller et venir où bon lui semble, entre l'errance et la quête. P n'aurait su dire ce qu'il aimait en cela. Il n'aurait pas su davantage le dire que le renard que je surpris un soir sur les bords de Marne; je le sentis libre plus qu'occupé, entre l'errance et la quête d'une proie. L'homme éprouverait-il encore le besoin de se rendre à l'état de nature, pour ne pas dire à l'état sauvage, pour se sentir sans entraves. Il y avait quelque chose de sauvage en P, de résolument libre, d'irrépressiblement libre, qui en était presque inquiétant. On n'est plus habitué à cette liberté. C'est celle qu'on a perdue. Et que très peu d'êtres humains cherchent encore à retrouver. P aussi a tout fait pour ne pas être occupé. La société doit pas aimé P non plus. La société n'aime pas qu'on ne soit pas occupé mais libre.
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