Beaucoup se diront: mais quelle est cette personne aigrie qui s'en prend autant à l'amitié qu'à l'amour, et à la famille comme à la société? Et je m'en prends en effet à tout ce que j'aime et qui est pour moi plus sujet de préoccupations que d'éloge invétéré. Il serait aussi inexacte de dire que je m'en prends seulement à l'amitié idéalisée, à l'amour idéalisé, à la famille comme à la société idéalisées. Mon idée serait cependant un peu plus nuancée que celle par exemple d'Aristote et de Montaigne quant à l'amitié, et ce que j'en relève serait ce qui reste à en relever sans rien ôter de ce que ces illustres écrivains en ont déjà dit et sans doute mérite davantage d'être retenu par ceux pour qui uniquement le positif mérite d'être retenu. Rien ne me semble par ailleurs plus naturel que d'être attiré par la lumière et par le beau. Mais il n'en existe pas moins des zones d'ombres et sur lesquelles j'aimerais mettre un peu de lumière pour y voir un peu plus clair. C'est que je tends moi aussi à la clarté mais me doit de rendre compte de cette obscurité qui me pèse comme elle pèse entre autres sur l'amitié qui n'est pas si claire qu'elle ne parait à priori. Un peu d'introspection alors ne peut pas faire de mal, non pas dans un esprit narcissique car ce ne serait pas un moi tapi au fond dans l'ombre qu'on trouverait (n'en déplaise au psy) mais ce qu'il y a d'universel en nous qui est ce que chacun peut trouver en soi s'il cherche bien, mais encore faut-il se l'avouer à soi-même. J'ai déjà parlé de la rivalité qui peut exister entre des amis (surtout s'ils jouent ensemble aux échecs) et me suis alors laissé aller à dire que le meilleur des amis peut ainsi être le pire des ennemis. Je pensais aussi à ce qu'on appelle les frères ennemis. Et je trouvais une raison à tout cela: c'est l'élément de comparaison que devient tout celui qu'on approche ou qui pour des raisons familiales ou amicales devient notre proche, et c'est dans cette raison que j'y trouvais un remède: un remède pour que l'ami ou le frère ne devienne pas un ennemi.
Il y a quelque chose qui se joue entre P et moi. Je le sais depuis le début. Depuis le début qu'on est l'un pour l'autre des amis, et depuis le début aussi qu'on fait partie de la même équipe d'échecs. J'occupais encore il y a pas moins d'une semaine le troisième échiquier tandis que P jouait au quatrième. J'aurais dû vouloir qu'il gagne et pourtant je n'étais pas si sûr que ça de vouloir qu'il gagne P, et encore moins qu'il gagne et que moi je perde. Je m'en voulu: c'était un point pour l'équipe qu'il rapporterait P et puis je devrais me réjouir que mon ami gagne. Dans l'Ethique à Nicomaque, pour Aristote "Les véritables amis sont des hommes vertueux qui se veulent mutuellement du bien". Mais je ne suis pas cet homme vertueux et je doute que mon ami P le soit, comme je peux en douter aussi de beaucoup d'hommes que je connais et ainsi suspecter qu'ils ressentent parfois à l'encontre d'amis ce que j'ai ressenti ce jour-là pour P et n'est pas très beau à voir, de sorte que beaucoup se garderaient de l'écrire comme moi noir sur blanc. Je me suis heureusement souvenu à ce moment précis où mon esprit était traversé par un sentiment coupable que cette amitié nous avait rapprochée de telle façon que je pus me comparer à lui et qu'il suffirait alors, et par l'esprit toujours, que je fis un effort pour l'éloigner de moi, pour ne plus voir en lui qu'un homme parmi les hommes. Alors cet homme faisant parti de mon équipe je ne pourrais qu'en vouloir la victoire. Ça ne se jouerait plus par rapport à moi mais par rapport aux autres, ceux de l'équipe adverse qu'il fallait battre. Je retrouvais alors mon ami que j'encourageais à gagner. Il gagnerait indépendamment du fait que je gagne ou que je perde. Nous n'étions plus liés que par l'équipe. Cela allait un peu à l'encontre aussi d'Aristote qui prétend que par l'amitié commence la société. Certes, je le pensais aussi jusqu'à ce moment où j'en vins presque à souhaiter que mon ami perde, si je ne m'étais pas repris, si je n'avais pas rejeter le sentiment de rivalité qui cependant, je ne pourrais le nier plus longtemps, semble exister dans l'amitié qui serait comme un pont dressé entre deux rives opposées où se tiendraient les deux amis. Mais momentanément (le temps que ça me passe) je les éloignais ces deux rives opposées de façon à ne plus voir en mon ami l'ennemi. Puis, et il me fallut sans doute et toujours par l'esprit refaire le chemin inverse, pour revoir enfin l'ami P assit de mon côté comme tous ceux de mon équipe que je n'aurais pas voulu voir perdre.
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