vendredi 31 mai 2024

La société du mérite


Quand il avait raconté ça à Roland, Roland sans trop s'en étonner lui avait dit que c'était pratique courante, et c'est vrai qu'il y avait bien deux cas au moins qu'il pourrait citer hormis le sien personnel qui était des moindres et il n'en avait pas souffert. Ce procédé était devenu si fréquent qu'il était reçu comme naturel. C'était pourtant aux fondements même de cette société qui serait la société du mérite qu'il portait un coup, un coup qui était un coup bas.

Rosana à qui il avait parlé hier et c'était chez elle où il y avait entreposé ses œuvres à elle faites de bric et de broc et cela ne voulait pas dire que ce n'était pas de l'art ou un art mineur mais qu'il était fait de matériaux de récupération qui était ce que jetait notre société. Avec ce que jetait notre société Rosana faisait de l'art, à ce à quoi d'autres ne donnaient aucune valeur, sinon une valeur de rebus, Rosana donnait une valeur inestimable qui est la valeur de l'art. Toute la personnalité de Rosana était dans l'œuvre de Rosana, aussi bien que dans la toile d'un peintre on pouvait y reconnaître la touche du peintre, dans cet assemblage composite de matériaux hétéroclites autant que dans le thème choisit on pouvait y reconnaître la patte de l'artiste Rosana autant que l'esprit de Rosana. Il n'empêche que l'entreprise où Rosana travaillait avait un jour lâché Rosana qui au lieu d'entreposer dans des galeries faisait maintenant de ses œuvres son ameublement et décor intérieur. Rosana disait qu'on est porté comme par un courant et que ce courant ne la portait plus. Rosana parlait de la nécessité d'être dans un réseau. Et la société qui avait pendant un temps employé Rosana lui avait ouvert ce réseau. Mais il se trouvait que cet entrepreneur, son employeur, aurait un jour lui-même été entrepris sévèrement par sa femme, artiste qui n'avait pas d'autre mérite que celui d'admettre par ses actes mêmes qu'il n'en avait pas, et c'était de reprendre le travail de l'autre à son compte, et c'est ce qu'elle fit en reprenant celui de Rosana. Depuis Rosana n'avait d'autre choix que d'encombrer son intérieur de sa production, tandis que les matériaux divers y contribuant, qu'elle continuait à glaner ici où là dans son insatiable quête artistique, s'accumulaient à l'extérieur, dans le jardin de la maison.

Pour Roland, comme dit précédemment, bien que c'était l'autre cas qui venait à continuation dont il lui avait parlé, c'était pratique courante dans le monde du travail, parce que Roland il était déjà dans le monde du travail quand lui usait inutilement ses fonds de culottes sur les bancs de l'université, pas si inutilement que ça cependant puisqu'il y appris qu'il n'était pas rare que les doctorants se voit repris leur thèse, non pas ou rarement dans leur intégralité mais dans ce qu'il y avait de meilleur, par les maîtres de conférences. Et il ne manqua pas de s'en rappeler quand Rosana lui raconta ce qu'il lui était arrivé sans trop en vouloir non plus à personne parce que Rosana n'était pas non plus née de la dernière pluie, juste une pointe de résignation qui faisait mal à voir et le renvoyait à son Blog où il écrivait avec ce secret espoir qu'un jour quelqu'un le lirait, lui qui vivait loin de tout réseau qui le porterait, comme Rosana désormais, Rosana qui gardait néanmoins le secret espoir qu'une galerie d'art reçue ses œuvres, tandis que chez elle l'espace vital se réduisait comme une peau de chagrin, et il y avait un vieux fauteuil désossé qui attendait de devenir œuvre d'art, Rosana ne sachant pas encore ce qu'elle en ferait.

Il y avait ce Black à la RATP avec qui il avait sympathisé un peu et c'est pourquoi il lui avait dit le Black qu'il ferait procès à la RATP, mais c'était peine perdue que de faire procès à la RATP, c'était comme vouloir faire procès à la société tout court, c'était encore comme vouloir enlever aux gens cette ultime croyance qu'ils avaient et c'était la croyance en la société du mérite, ce mérite qu'on lui avait volé à lui comme on l'avait volé à Rosana. Il le voyait au Black malmener un peu il est vrai, et c'était soi disant ce qu'on lui reprochait et pourquoi on finirait par le virer, les jeunes recrus du service de sécurité de la RATP à qui il apprenait les rudiments du métier, mais c'était rien encore par rapport à l'armée, et tous ils avaient fait l'armée, leur service militaire qui était alors obligatoire, et tous ils devaient penser que c'était rien par rapport à l'armée. Lui il l'aimait bien au Black et il trouvait que c'était pas juste qu'on le vire comme un malpropre surtout qu'il connaissait bien lui le fin fond de l'histoire. Et le fin fond de l'histoire c'était que son secondant au Black, celui qu'il pouvait voir à côté de lui tandis qu'il enseignait le Black aux nouveaux agents de sécurité le maniement du tonfa, et comment on faisait une interpellation, puis une clé au bras ou une immobilisation, enfin comment on mettait hors d'état de nuire le contrevenant à l'ordre publique, il se contentait de regarder, d'enregistrer comme on dit, parce qu'il savait déjà qu'il prendrait sa place, parce que c'était lui qui avait une mère bien placée dans la société (le fameux courant qui vous portait dont parlait Rosana) et qu'on l'avait mis là pour qu'il prenne sa place au Black, mais lui qui savait rien il fallait d'abord qu'il apprenne tout de l'autre avant qu'on le remercie à l'autre, comme la société avait l'habitude de remercier ceux qu'elle utilisait et qui n'en faisaient pas vraiment partie de la société, d'aucun réseau de la société, parce que la société fonctionnait par réseaux, y en a qui parlait encore de classes sociales mais les classes sociales c'était plus qu'une vieille histoire, maintenant on parlait plus que de réseaux, qu'il fallait être dans un réseau, que si on était pas dans un réseau on était pas dans la société, et que le mérite c'était à ceux qui étaient dans la société et c'étaient ceux qui étaient portés par un réseau qui étaient dans la société.

Mais avant de rentrer à la RATP comme agent de sécurité il avait travaillé au Gymnase Club de Monceau comme prof de culture physique et, pour rendre service aux culturistes, il avait commencé par acheter quelques ceintures de musculation qu'il leur revendait il est vrai un petit peu plus cher que le prix d'achat, il se faisait une marge bénéficiaire comme on dit, mais c'était encore rien par rapport à ce que se faisait son collègue quand il l'apprit et se mit lui aussi à vendre mais d'autres articles plus coûteux et moins utiles que les simples ceintures de musculation, et avec plus de marge. Le commerce prospérait quand ils furent tous les deux appelés à la direction des Gymnases Club et qu'on leur interdit formellement sous peine d'amende et de perdre leur emploi de vendre quoi que ce soit ( le bruit courait qu'à la tête des Gymnase Club il y avait un avocat). Ça eut pour effet immédiat de les arrêter net dans leur élan commercial. Un, deux, trois, quatre, cinq ... ils ne comptaient plus que le nombre de séries et de répétitions dans les cours de gym et en salle de musculation, mais ils n'avaient plus rien d'autre au bout du compte que leur maigre salaire. La meilleure dans tous ça c'est qu'il fallut pas moins d'un mois ou deux au Gymnase Club pour faire boutique dans l'enceinte même du Club et cette fois-ci en ajoutant à leurs produits la marque Gymnase Club ce qui en augmenta encore plus la marge bénéficiaire. Ils pourraient toujours s'enorgueillir d'en avoir été à l'origine que personne ne les croirait et que c'était pas tout à fait vrai non plus, ils n'avaient jamais eu autorité pour, il suffit pas d'avoir les idées comme on dit, comme on dit que les français ils ont pas le pétrole mais ils ont les idées, mais on oublie d'ajouter que quand on n'a que les idées on vous en dépouille des idées, qu'il suffit pas d'avoir les idées, qu'il suffit pas non plus d'avoir le mérite, qu'on peut vous en dépouiller aussi du mérite, que c'est même une pratique courante qu'il dit Roland, et Rosana elle dit que sans réseau qui vous porte … et moi je vous dit que si j'ai plein d'autres exemples qui me viennent à l'esprit je vais m'arrêter là et renvoyer chacun à sa propre histoire où il aura pas longtemps à chercher pour en trouver des cas comme celui de Rosana et du Black et que s'il en trouve pas c'est qu'il veut pas chercher et qu'il veut croire (toute croyance est aveugle) en la société du mérite.

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