Y aurait-il de plus en plus de suicides que cela ne voudrait pas dire pour autant qu'il y ait de plus en plus d'êtres prêts à se sacrifier, mais plutôt l'inverse. L'être sacrificiel n'est pas l'être suicidaire, mais plutôt son contraire. Si l'un est prêt à mourir, l'autre veut se supprimer. L'un est préparé à la mort, l'autre ne l'est pas. L'un l'affronte, l'autre s'y jette tête baissée. L'un y est exercé par la vie, l'autre refuse la vie. La vie comme un exercice à la mort, c'est-à-dire encore à la perte, à la perte de tout jusqu'à celle de la vie puisqu'il faut en passer par là et seulement s'il faut en passer par là. Mais il y a beaucoup de parties de nous-mêmes qui peuvent partir avant que nous partions et c'est en quoi l'on peut parler de détachement. Tandis que l'un est prêt au détachement (qui est à chaque fois comme mourir un petit peu), l'autre au moindre détachement pense à se supprimer.
Il y a une lecture qui me parait édifiante à ce sujet et ce n'est pas celle d'un saint mais de deux journalistes italiens qui ont rassemblé dans un recueil un ensemble d'articles de leur choix. Parmi ces derniers j'ai choisi de citer: "En aval, le vieux Destin", parce que je trouve qu'il convient admirablement à ce petit propos que je tiens sur le suicide en l'opposant au sacrifice. "Suicide du jeune recalé? Il suffirait d'éliminer les examens qui sont inutiles, anachroniques et porteurs d'angoisses disproportionnées. Suicide du vieux retraité? Il suffirait d'édifier des maisons de repos commodes et accueillantes … Suicide du petit patron? Un fol esprit de compétition … Suicide du chômeur? Ce qui nous fait totalement défaut, c'est une politique du travail et des investissements à long terme …" Puis, après s'en être pris à la société nos deux journalistes s'en prennent à la véritable cause du problème: notre rejet de la mort d'où le titre: En aval, le vieux destin, parce qu'ils n'auraient fait jusque là en remontant aux causes que de remonter en amont tandis que c'est en aval la mort qui est refusée: "Nous regardons en amont, et nous réclamons des vérifications, suivies de rapports, dénonciations en justice, manifestations, décrets, débats, règlements… Là-bas, en aval, il y aurait bien toujours le vieux Destin, mais nous ne voulons plus le voir, celui-là."
Mais pour en revenir à mon être sacrificiel par rapport à l'être suicidaire, parce que je vois davantage dans le sacrifice que dans le suicide la nature propre ou l'essence de l'homme, le premier irait jusqu'à accepter la perte d'un être cher (suicide amoureux qui n'a pas été évoqué) alors pourquoi pas l'échec à un examen (on ne peut pas toujours gagner) la faillite du petit patron (on veut gagner mais accepter de perdre non) comme le chômeur de perdre son emploi (éventualité à envisager comme celle du changement) et le vieux de mourir quoique pas dans n'importe quel "mouroir, même les animaux cherchent un endroit où mourir. Certes, la société est mal faite, mais il reste encore à l'homme d'être bien fait, de vivre comme de mourir "droit dans ses bottes" conformément à sa nature qui n'est pas suicidaire (animal de plaisir l'homme a goût à la vie) mais sacrificiel (il est prêt à la sacrifier non pas pour mourir mais pour que l'homme vive comme il se doit à un homme de vivre). Il faut surtout revenir à cette idée de perte parce que c'est à cette idée de perte que l'homme doit se faire, car ce n'est pas seulement la mort qu'il rejette, et qu'après avoir rejeté la mort il rejettera toute perte, et cela peut s'étendre à la plus minime si l'on laisse se propager ce phénomène de rejet qui devient alors rejet de la vie, puisque tout est appelé à mourir.
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