C'étaient gens de biens plein de réticences pour le véritable bien, gens généreux plein de craintes pour la véritable générosité, et je me tenais comme eux dans l'aurea mediocritas si vanté par Horace. Sans doute aussi et comme eux toujours je me rongeais les ongles et le sang et le cœur d'avoir en moi si peu de grandeur, car l'homme est appelé à s'élever et ne peut pas ne pas entendre cet appel en lui ni moins le ressentir que la plante, non pas tant cette poussée de la sève que de la tige vers le haut, ni moins que l'animal bêtement dominateur parce qu'il n'a rien compris, mais l'homme lui devrait comprendre qu'en voulant dominer ce n'est pas tant rabaisser l'autre qu'il veut mais s'élever lui, aussi de même que tout homme aspire comme lui à s'élever, et en cela il n'y a pas de demi mesure. Ce sacrifice est sacrifice vers la hauteur, car tout l'homme doit y passer dans cet élan qui l'amène justement à se surpasser, l'expression est restée, mais l'on ne sait pas ce qu'on y laisse et c'est sans cesse celui qu'on a été et qu'on n'est plus, toujours vouloir se défaire de soi-même. Serait-on entré dans l'ère du renoncement? Mais comment l'homme peut-il renoncer à lui-même? A aller jusqu'au bout de lui-même et plus loin encore? S'il n'est lui-même qu'appel, que cet appel de l'athlète qui va s'élancer. Mais qu'est-ce qui le retient encore? Des chaînes. Des freins. Enlevez lui ses chaînes. Enlevez lui ses freins. Mais la société ne tendrait qu'à lui en ajouter. L'aurea mediocritas tant vanté par Horace ne serait rien d'autre que la société qui se voudrait si humaine que se voudrait Horace et n'ayant pas davantage compris que lui que l'homme ne peut se tenir là où ils veulent le tenir parce qu'il est épris de liberté et cette liberté n'est qu'élan et qu'on lui coupe son élan parce que sans quoi on ne pourrait le retenir, soit dit en passant le tenir au sein de cette société comme si elle était une fin en soi quand elle l'est encore moins pour lui. Et les gratte-ciel ne font plus que gratter le ciel et les gens que jouer au grattage, partout le hasard rabote les aspirations les plus hautes, au nom de la gagne et au nom de l'égalité, parce qu'on voudrait aussi tous gagner autant, et tous de penser que l'investissement s'arrête là où l'on s'arrête de gagner, quand il faudrait un élan plus franc, un élan qui ce soit affranchi de tout, de toutes entraves. Au gain actuel l'antique sacrifice, quand du sacrifice on aurait souvenir que du rituel. Avec le temps il se serait comme vidé de son essence, parce que c'est en l'homme qu'il trouvait son essence.
"There is no finish line". Me revient cette inscription sur les tee shirts tandis que je courais encore vers des buts mais n'en comprenait pas plus le sens que pourquoi je courais, seulement tendu vers un but, et pourquoi ces buts changeaient, et c'est parce qu'il n'y avait pas de buts ou bien sans cesse repoussés comme l'horizon au fur et à mesure qu'on s'en approche s'éloigne, ou que le but c'était le sacrifice ultime, celui de l'homme pour l'homme, l'homme qui se révèle à lui même ou à qui son essence est révélée comme son existence transitoire, et comme la nature de ses buts transitoires, qui ne sont qu'aspirations à s'élever et non pas à gagner, qui ne sont qu'un leurre, comme est un leurre de gagner, et à ce leurre beaucoup qui s'arrêtent sont trompés. Ils se trompent sur la véritable nature de l'homme qui n'est pas seulement de gagner sa vie, qui ne s'arrête pas à gagner sa vie. C'est un pis-aller. C'est une retombée dans l'animalité. La chute. Il n'y a pas d'autre chute de l'homme que celle que l'on connait à chaque pas, à chaque faux pas que l'homme fait. Erreur de jugement. On s'est trompé sur l'homme. Sur ce qu'il est vraiment car il n'est vraiment que ce vers quoi il tend: de toutes ses forces, de toute son âme, et c'est au sacrifice de soi, et le sacrifice de soi ce n'est pas le néant, c'est les heureuses retrouvailles avec son essence, avec ce qui l'anime et le transcende. La preuve en est que l'homme aime tout ce qui le transcende: l'amour, la culture, le sport. Mais qu'a t-on fait de l'amour, de la culture, du sport? Répondre à cette question est répondre à la question qu'a t-on fait de l'homme? Mais qu'ai-je fait de moi homme de biens plein de réticences pour le véritable bien, homme généreux plein de craintes pour la véritable générosité qui est sacrifice.
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