Il avait bien lu des choses admirables sur l'amitié dans l'éthique de Nicomaque d'Aristote et aussi dans les Essais de Montaigne, mais qui en rien ne répondrait à l'idée qu'il pourrait s'en faire lui de l'amitié si au lieu de se contenter de la vivre il s'arrêtait un instant à y penser. Il ne tarderait pas alors à se rendre compte qu'il manquait un élément capital à l'amitié chez ces deux illustres écrivains et c'était l'ennemi qui logeait en son sein même. On pourrait simplement parler de rivalité que ce ne serait pas encore assez bien parler de l'amitié. En l'ami il y aurait donc un ennemi. Il placerait même l'ami comme l'ennemi numéro un parce que c'est celui dont on se méfierait le moins et qui, le cas échéant, pourrait nous faire le plus de mal. Mais l'ami, s'il poursuivait sa réflexion, c'est celui qui aurait pris le dessus sur l'ennemi, l'ami c'est celui qui aurait pris le parti de l'ami, bien que le parti de l'ennemi ne lui soit jamais complètement indifférent.
Roland comme Jaime s'étaient tenus en face de lui bien décidés à le battre. Entre eux et lui il y avait un échiquier. Et s'ils s'avaient serré la main à leur adversaire, et en l'occurrence c'était lui, avant de commencer la partie, c'était parce que le règlement et la tradition l'exigeaient et qu'il était difficile de déroger à l'une comme à l'autre. Roland comme Jaime l'avaient battu. Il ne fallait pas croire pour autant qu'il suffisait de le battre pour devenir son ami. Les joueurs d'échecs ont pour habitude d'analyser leur partie ensemble après l'avoir jouée. A cet effet il leur est souvent réservé un espace à l'écart de ceux qui n'ont pas encore fini leur partie, car pendant la partie on a pas le droit de parler, l'autre est un adversaire. Il n'est plus un adversaire une fois la partie terminée pour ceux qui restent ensemble et se parlent. Pour lui l'ami serait donc déjà quelqu'un à qui l'on parle. Avec Roland comme avec Jaime ils avaient parlé de tout sauf de la partie d'échecs. Pour lui l'ami serait donc quelqu'un à qui l'on parle de tout sauf d'échecs. Bien des années s'étaient écoulées depuis et Roland venait jouer chez lui maintenant et lui chez Roland. Pour lui l'ami serait donc quelqu'un chez qui on va et qui vient chez vous. Jaime venait moins chez lui, sans doute parce qu'il se faisait un peu vieux, c'était le plus âgé des trois, mais lui allait chez Jaime. Au début ça avait même pas été pour jouer. Ils pouvaient rester de longues heures à discuter politique ou littérature, d'ailleurs ils mélangeaient aisément les deux genres comme si en réalité il y aurait pas eut de frontières entre eux, et ils devaient être du même bord parce qu'ils aimaient les mêmes auteurs, aussi que les mêmes chanteurs: Brassens, Brel, et d'autres que lui avait fait connaître Jaime et qu'il avait aimés aussi. Pour lui l'ami serait donc quelqu'un qui aime les mêmes choses que vous. Mais l'ami n'en restait pas moins un ennemi. Parfois il sentait cet ennemi lové au sein même de ses amis. Avec Roland un jour ils s'étaient fâché très fort, même qu'il avait cru le perdre à Roland, mais Roland l'ami avait su prendre le dessus sur Roland l'ennemi; et ça avait été pareil pour lui, c'est toujours un combat pour l'amitié qu'il faut livrer et gagner. Roland il invitait chaque année tout le monde a jouer aux échecs chez lui. Il appelait ça le tournoi des amis. ça durait toute la journée et Josiane sa femme les gâtaient de bons petits plats comme elle seule savait les cuisiner, et lui il y revoyait Jean Michel le meilleur joueur de tous, et c'était aussi parce qu'il en avait moins à faire que tous de gagner Jean Michel que lui il l'appelait le meilleur joueur de tous à Jean Michel, et il y avait aussi le pianiste, il l'appellerait toujours le pianiste même s'il avait laissé le piano pour le vin, parce que ce serait plus facile de gagner sa vie en vendant du vin qu'en jouant du piano, et il y avait Ange à qui ça faisait rire qu'il lui dise que le diable c'était aussi un ange mais déchu parce qu'Ange il avait été prêcheur là-bas aux états unis pour il ne savait plus quelle église et ça avait pas trop bien marché alors Ange il boursicotait maintenant un peu en ligne et était animateur d'échecs dans les écoles. Pour lui donc c'est avec l'ami que commencerait la société. Jaime il l'invitait aussi chaque année et c'était à la fête de l'humanité où il tenait un stand Jaime, mais ils s'étaient raté à chaque fois alors lui il n'irait plus parce que plus que fêter l'humanité c'est fêter l'amitié qu'il aurait aimer et qu'il y croyait plus lui à l'amitié qu'à l'humanité. Avec Jaime il s'était jamais fâché mais les derniers temps Jaime ne le raccompagnait plus au tramway de la Porte de Pantin et au lieu de discuter politique et littérature il voulait jouer aux échecs et le battre comme la première fois qu'ils s'étaient connus et c'était pas ce qui lui avait le plus plu à lui qu'il le batte Jaime, mais heureusement Jaime il avait vieilli, mais c'était pas non plus ce qui lui plaisait le plus à lui que de battre Jaime. Le Jaime qu'il aimait c'était celui qui lui parlait politique et littérature et lui mettait des disques sur sa chaîne comme il n'en existait plus pour écouter chanter des voix qu'on écoutait plus chanter. Jaime qui lui préparait aussi un Chili con carne lui apprit que le chili n'avait rien à voir avec le Chili dont il était originaire, mais que c'était le piment rouge qu'on y mettait dans le Chili con carne qui lui donnait en partie son goût et son nom. Un jour il s'était trompé sur un politique et sur la politique de ce politique et Jaime l'avait bien regardé comme si tout d'un coup il voyait en lui à l'ennemi juré, puis il se rasséréna Jaime car il comprit qu'il s'était trompé et lui dit qu'il se trompait sans lui en tenir rigueur. De toute façon l'amitié ça finit par vous faire abjurer de l'ennemi qu'il y a en vous. Il n'était jamais aussi communiste que quand il était avec Jaime. Après ça se dissipait un peu et surtout quand il était avec Roland. Roland c'était un de ces soixante-huitard plus qu'assagis dans leur militantisme. Jaime il avait bien laissé tombé un temps le communisme puis il y était revenu. Roland il reviendrait jamais sur les barricades. Jaime il prenait les banderoles qu'il y avait chez lui, elles étaient rouges et il y avait écrit CGT dessus, puis se rendait aux manifestations quand il y en avait, et c'étaient pas les manifestations qui manquaient à Paris. De La Commune il en avait parlé avec Jaime, jamais avec Roland, parce que la figure de la Commune pour lui c'était Louise Michel qui avait été déporté au bagne en Nouvelle Calédonie et qu'il y était allé lui en Nouvelle Calédonie. Jaime lui avait même corrigé quelques textes qu'il avait écrit sur la Nouvelle Calédonie parce que Jaime avait été correcteur, un métier en voie de disparition comme le communisme, avec des résurgences sans doute, des soubresauts comme tout ce qui était à l'agonie. Jaime il souffrirait plus de ça que de sa propre mort. Roland lui il entendait survivre à tout ça parce que c'était les femmes qui l'avaient toujours fait vivre à Roland, vivre dans le sens de vibrer. Ce n'était pas que Jaime n'eut pas eut de femmes dans sa vie, il en avait même eut beaucoup Jaime de femmes, et s'il y avait un point commun à chercher entre les deux c'est bien en les femmes qu'on l'aurait trouver. Mais Jaime il avait toujours donner la priorité au parti et ça les femmes elles avaient pas apprécié, même les enfants de Jaime il lui aurait pas pardonné. Un père c'était pas un ami, ça pouvait pas être un ami, même si pour lui on pourrait dire que Jaime et Roland, parce qu'ils étaient un peu plus âgés que lui c'étaient des substituts du père qui avait pas été un père pour lui. Les psy qui diraient ça ils se tromperaient comme d'hab parce que lui il se disait qu'il n'en aurait pas voulu à Jaime de mettre le parti avant, mais c'est parce qu'il n'était pas son fils qu'il se disait ça lui. Pas plus qu'il n'en voudrait à Roland de partir régulièrement passer une semaine à Marseille chez sa fille parce que Roland non plus c'était pas son père. Pour lui l'ami serait donc quelqu'un à qui on ne devait rien et qui ne nous devait rien, encore moins la vie. Mais les parties d'échecs à charge de revanche ça c'était quand l'ennemi qui n'était jamais très loin, qui se tenait comme embusqué en l'ami, revenait à la charge. Et c'était bon ça pour l'amitié que l'ennemi tapi dans l'ombre de l'ami puisse de temps en temps sortir au grand jour et se défouler un petit peu. Roland il avait en plus de ça l'humour parce qu'il se gênait pas Roland pour le chahuter, et lui il voyait bien que ça lui faisait du bien à Roland, "ne le prends pas mal" qu'il disait quand même Roland pas trop rassuré, et c'est vrai que Roland c'est pas sûr qu'il l'aurait bien pris et que c'est pour ça qu'il lui disait: "ne le prends pas mal", mais lui il savait bien qu'il en avait besoin Roland pour rester ami de dire ce qu'il disait avec humour. Jaime qui ne se permettait pas ces familiarités avec lui, mais c'était un ami de moins longue date, avait cependant voulu ces dernières fois qu'il lui avait rendu visite jouer aux échecs avec lui et il n'arrêtait pas de jouer Jaime tant qu'il ne l'avait pas battu et c'était que l'ennemi en l'ami en avait besoin, que sinon leur amitié pouvait en souffrir. Alors à l'amitié de La Boétie et de Montaigne comme il n'y en aurait jamais eu de plus grande, à cette amitié idyllique, il n'y croyait pas trop lui, parce que l'ennemi en l'ami était comme un ver dans le fruit, parce que l'ennemi pouvait pourrir l'ami de l'intérieur si de temps en temps il ne prenait pas un peu l'air.
CITATIONS
"Parce que c'était lui, parce que c'était moi" Montaigne
"Les vrais amis sont ceux qui se font du bien" Aristote
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