jeudi 2 mai 2024

La nébuleuse


Il fallait qu'il y voit clair. Il avait toujours voulu y voir clair mais sa vie avait toujours été une nébuleuse. Mais c'était grave s'il y voyait pas clair cette fois-ci quoique cela n'était pas clair non plus que c'était grave cette fois-ci qu'il n'y voit pas clair, peut-être qu'il se faisait seulement des idées. "Tu te fais toujours des idées" qu'on lui avait déjà dit dans sa famille, ou encore, "T'interprète toujours tout mal". Et c'était peut-être vrai ça aussi, plus vrai que ce qu'il s'imaginait lui quand Jean, le frère de sa femme, lui avait demandé s'il pensait venir avec les pompes funèbres quand il ramènerait le corps de Sylvie pour l'enterrer là où était ses parents et où Jean les rejoindrait, s'il n'y allait pas avant, qu'il avait dit Jean. Mais pourquoi il voudrait pas Jean qu'il y aille avec la voiture des pompes funèbres ? Il serait pas tenu pour autant de rentrer avec eux, comme il avait dit Jean, et ça n'empêcherait pas non plus qu'ils se voient et qu'ils se parlent de seul à seul, si c'est ça qu'il voulait Jean. Et lui il se rappelait, est-ce que Jean ne s'en rappelait pas aussi, qu'il avait couru après sa sœur un couteau à la main. Il s'était levé de table où il y avait la famille de sa femme, le père lui l'était déjà mort, mais la mère était encore là qui n'avait pas bougé, et c'était à Ruites là où ils finiraient tous six pieds sous terre, qu'il avait couru après sa sœur un couteau à la main Jean, et lui il avait pas eu le temps de bouger non plus, et de rien dire et de rien faire, et ça avait été mieux comme ça sinon y aurait déjà eu des morts et lui parmi ces morts qui n'aurait même pas eu droit à sa place dans le caveau de famille. Et comment elle s'appelait encore, il y avait eu aussi cette histoire entre sa femme et sa nièce, la fille de Jean, cette histoire qui avait mal tournée mais à laquelle cette fois-ci il avait eu le temps de participer parce qu'il avait dû maitriser la nièce pour qu'elle ne frappe pas sa femme Sylvie. Et Jean son frère qui lui disait au téléphone que la nièce et le neveu, le fils et la fille de Jean, monteraient à Paris quand elle décèderait la sœur, parce qu'ils l'avaient toujours beaucoup aimée eux à Sylvie. Drôle de façon d'aimer qu'il avait pensé lui alors. Si encore il y avait pas eu tout cet argent et ses biens entre le frère et la sœur. Mais on pourrait tuer pour moins que ça, et il ne savait pas lui si c'avait été franchement une bonne idée de Sylvie que de le mettre à lui sur le testament parce que c'est directement au boulevard des allongés que ça pouvait le conduire avec une famille qui n'hésitait pas à faire le coup de poing. Déjà la dernière fois le demi frère de la nièce était venu le trouver avec une matraque et si la police n'était pas intervenue et qu'ils n'avaient pas, Sylvie et lui, immédiatement quitté les lieux, et c'était à Tarbes dans la maison du frère qui les avait accueilli chaleureusement mais s'était absenté, on sait jamais ce qui se serait passé. Le frère Jean il avait beau être un officier supérieur de la police à la retraite mais quand la moutarde lui montait au nez c'était surtout un homme très costaud et très violent qu'il était et que lui il aurait eu le plus grand mal à se coltiner. C'est vrai qu'il était malade à en mourir maintenant, à un tel point qu'il ne savait pas s'il survivrait à sa sœur, mais il avait eu ce fils, le neveu de Sylvie, qui aussi était entré dans la police, dans les CRS même, et qui vis-à-vis de lui se montrait moins gentil que le père. A Jean il lui trouvait l'intelligence et la sagesse que le fils n'avait pas encore et n'aurait peut-être jamais, mais rien n'était moins sûr qu'il ne fut pas capable de faire preuve de la même force et de la même violence dont le père avait su faire montre par le passé. Jean avait dit qu'ils feraient un repas et qu'ils iraient à l'enterrement ensemble. Lui, il avait dit oui, mais il n'était pas très chaud pour tous ça. Déjà, à Sylvie il fallait se l'imaginer morte, et Jean il y avait longtemps qu'il se l'était imaginé à Sylvie morte et à enterrer, mais il s'était retenu Jean de lui en parler, et il s'était même cru Jean que lui il s'était fâché parce qu'il aurait déjà voulu lui en parler et qu'il l'aurait mal pris, mais lui il s'en souvenait pas que Jean ait déjà voulu lui en parler de l'enterrement de Sylvie. Jean c'était pas qu'une grosse brute, c'était aussi un fin matois, il avait été commissaire divisionnaire et on a beau caricaturer la police pour être commissaire divisionnaire il faut pas qu'être une brute. Peut-être même que Jean l'aimait bien à lui et que c'était réciproque, mais le neveu, son fils, il avait voulu lui faire procès parce que la maison de Sylvie, mitoyenne à celle du frère, dont le toit serait tombé l'avait en tombant endommagé et qu'il comptait bien en hériter et en bonne état, il avait dû payer lui pour ça et pour qu'il y ait pas procès, la menace vaut mieux que son exécution qu'on dit aux échecs et la menace avait été payante pour le neveu, quant à la nièce aurait-elle oublié qu'il l'avait mise à terre pour la maitriser parce qu'elle avait été violente et méchante avec Sylvie quand Sylvie était gentille avec tout le monde et en particulier avec le neveu et la nièce, et c'est vrai qu'ils avaient motif à l'aimer mais pas sûr qu'ils en attendent autre chose que l'argent et les biens parce que de son vivant ils étaient pas venus souvent la voir, c'est vrai que Tarbes c'était loin de Paris mais il y avait une autre distance qui devait les séparer, cette distance que Sylvie aurait pris avec eux depuis qu'ils s'était connus Sylvie et lui, raison de plus pour lui en vouloir à lui tout particulièrement. Alors fallait se mettre à sa place et comprendre qu'il ne partageait pas leur enthousiasme pour les funérailles. C'était plutôt pour lui une corvée, un devoir, et lui les corvées et les devoirs il avait toujours cherché à les éviter et à y penser le moins possible. Roland son ami à qui il s'était confié de tous ça lui avait répondu en homme de devoir et qui ne rechignait pas aux corvées, qu'il devra y aller quand même et que cela lui coûte ce que cela lui coûte, dusse t-il y laisser sa vie. Mais comme il y avait eu des précédents Roland lui avait pas dit qu'il se faisait des idées ou qu'il interprétait mal les choses, ce qui aurait eu pour effet de le rassurer tout de suite, parce que Roland il savait ce qu'il disait, mais l'avait laissé plutôt avec cette inquiétude dans laquelle il avait toujours vécu même si aussi il avait toujours voulu tirer les choses au clair, ce qu'il avait jamais réussi à faire vraiment, et c'était sans doute aussi non pas seulement son fait mais parce que la vie n'était pas claire, parce que les gens n'étaient pas clairs, alors pourquoi ça le serait pour lui qui vivait dans leur nébuleuse.

CITATION

"Aucun client n'était trop coupable, aucune affaire trop claire." James Salter

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire