lundi 15 avril 2024

Les déclassés


Il devait y avoir chez eux quelque chose de vicié dans le mécanisme de la réussite. Il se rappelait Rosina, de Lifou elle devait être Rosina, mais là elle se trouvait sur les marches de l'escalier du Lycée Lapérouse à Nouméa et c'était avant le début des cours parce qu'en les gravissant à son tour les escaliers il l'avait trouvé devant lui à Rosina et son désir fut très fort pour elle qui ramenait son manou entre ses cuisses largement ouvertes, seulement le grand Leroy avait des vues sur Rosina et lui, petit, chétif et malingre, ne pouvait se permettre de la lui disputer. Elle lui avait sourit cependant et il s'en était trouvé très gêné. Cela lui avait fait presser un peu le pas et c'est à peine si Rosina s'était écartée pour le laisser passer. Le grand Leroy aussi lui avait fait un jour barrage de son corps et ils s'étaient alors battus à l'internat. C'avait été sans aucune chance pour lui et l'autre l'avait tenu par le cou à distance pour que ces coups de poings ne l'atteignent pas, il voulait juste l'humilier. Peut-être avait-il fini par se mettre avec la fille de Lifou le grand Leroy parce qu'il lui avait bien fait cette petite confidence un jour à Rosina qu'il avait honte de ses ancêtres, d'en parler, parce que c'étaient des descendants de bagnards, y avait pas de doute là-dessus. Lui, quand il avait su ce qui le travaillait au grand Leroy, il avait mieux compris alors toutes ces petites humiliations qu'il lui faisait subir, car il était un zoreil et c'étaient les zoreils qui avaient envoyer les ancêtres du grand Leroy au bagne, en déportation en Nouvelle Calédonie. Ce qu'il se rappelait encore c'est qu'ils étaient tous en mode survie, parce que tous ils étaient internes et que l'internat c'est presque si c'était le bagne, d'où ses relations tendues entre eux. Pour lui, et il n'en démordrait plus, il y avait deux types d'humanité: celle qui était dans la vie et celle qui était dans la survie, c'était comme deux modes différents d'exister dont on se tirerait jamais, parce que si c'était comme ça qu'on avait appris à fonctionner on ne saurait jamais fonctionner autrement. C'est pourquoi quand des années plus tard, mais vraiment des années plus tard, il n'était plus un adolescent mais un homme vieillissant, quand sur le seuil de la résidence de Saint Maur où qu'il habitait il avait trouvé assise la robe ramenée entre ses jambes une femme nouvelle à la résidence qui lui avait souri, il avait alors cru revoir Rosina et son désir brûler d'un dernier feu tout aussi vain que le premier, car il savait déjà que cette femme qui avait un corps de danseuse et les cuisses de Rosina n'était pas pour lui, en quoi il ne se trompait pas. Ce n'est pas Leroy que s'appelait son homme mais François. A François il l'aiderait à faire son déménagement quand il quitterait la résidence. Entre temps sa femme, cette belle femme qu'il avait vu pour la première fois sur le seuil de la résidence, était morte suite à une rupture d'anévrisme. Elle était toujours trop tendue ma femme, disait François. Il faut dire qu'ils étaient tous les deux sur le mode survie et depuis un bon bout de temps. Et pour cause: le modèle pour tous c'est celui de la réussite bourgeoise et on veut s'y coller coûte que coûte. Et quand on peut pas on essaye quand même. Et ça craque où ça passe et ça avait craqué et ça avait été elle qui avait craqué, mais ça aurait pu être lui. Y avait une autre raison à ça cependant. Son père à elle il habitait Neuilly. Il avait même dû y emmener le petit Sébastien et c'était peu après qu'il perde sa mère et il avait vu le grand-père, ce bourgeois de Neuilly qui dénotait, qui jurait certes un peu, dans l'apparence et dans l'attitude, quoiqu'il fut aussi un peu tendu, avec sa fille, avec son gendre. Quant au père de François c'avait été un officier supérieur, un militaire de carrière qui avait rudoyer femme et enfants. C'était le même topo pour son père à lui qui avait fini directeur du Lycée français de Madrid et qui, une fois l'école finie, d'avoir encore à supporter des gosses mettait dans des états pas possible. A François il lui avait fait réciter le rôle qu'il aurait à jouer au théâtre parce que si dans la vie il n'avait pas la place qu'il voulait qui sait si au théâtre, et c'est vrai qu'il avait de l'allure et de la voix le grand François et qu'il ne pouvait pas comprendre lui que François ne réussisse pas dans la vie et au théâtre. François avant de quitter la résidence lui apprendra qu'ils le garderaient dans la troupe et ça lui fit du bien que d'entendre ça. Ils avaient aussi fait un peu de jogging ensemble, François et lui, au finish, au sprint, c'est François qui l'avait emporté et ça lui avait rappelé que le grand Leroy avait été qualifié en athlétisme pour le saut en hauteur mais il courrait aussi plus vite que lui le grand Leroy. C'était important la force physique quand on avait pas émerger du mode survie, et pour ceux qui restent tout le temps dans le mode survie ça reste tout le temps important la force physique, c'est ce que n'arrivent pas à comprendre ceux qui ont toujours été non pas dans la survie mais dans la vie et n'ont donc jamais eu à recourir à leur force physique pour survivre puisqu'il s'est toujours agit pour eux non pas de survivre mais de vivre et que pour cela la force physique n'est pas essentielle. A bien y voir, François et lui c'étaient donc des déclassés sociaux ou du moins c'est comme cela que la société les appellerait. François, maintenant que sa femme n'était plus là, il devait faire avec cet enfant qu'elle lui avait laissé, Sébastien. A Sébastien il l'avait eu chez lui parce que François il fallait bien qu'il refasse sa vie. C'était avant qu'ils quittent la résidence du bord de Marne, François et Sébastien. Pour François qui avait bien ancré en lui cette idée de la réussite bourgeoise ça avait été dur que de partir, ça avait été comme déchoir. Et il s'était promis de revenir un jour. Mais lui il n'avait plus de nouvelles de François depuis que François avait mis Sébastien en internat. Sébastien c'est comme si c'était lui sans sa mère, sans son père, lui interne en Nouvelle Calédonie où il connut Rosina et le grand Leroy. Les gens s'étonneraient mais c'est pas étonnant tous ces recoupements: les deux types d'humanité sont comme sur deux voies parallèles qui ne se rejoignent jamais mais il en va différemment pour ceux qui appartiennent à la même humanité, et qui sont appelés à se voir et à se revoir pour ces mêmes raisons qui tiennent, en ce qui les concernent à François et à lui, à la survie. Non, il ne pouvait pas lui en vouloir à François de lui avoir laissé Sébastien alors que Sébastien avait le Covid et qu'il l'ait attrapé lui après le Covid. François lui avait dit qu'il l'avait eu lui aussi le Covid, qu'il avait dû même resté alité quelques jours, tout comme lui, puis qu'il s'était levé mais que sa capacité respiratoire depuis c'était plus la même, et il pourrait lui aussi en dire autant, mais ils n'étaient plus tout jeune tous les deux et c'était rien le Covid après tout ce qu'ils avaient vécus. Ils pouvaient bien mourir aussi. Allez comprendre tous ces gens qui passaient tout leur temps à se plaindre de la vie et du coût de la vie, et patati et patata, et qui après ne savaient pas accueillir la mort comme une libération, lui il s'était couché et il avait aussi attendu la mort comme une libération, mais comme François un jour il s'était relevé parce qu'il fallait croire que François et lui c'étaient quand même des durs à cuire, et que la mort voulait pas encore les libérer de cette vie. Il faut voir l'enthousiasme qu'avait pour vivre François, les projets fous de François et son enthousiasme tout aussi fou. C'était un créateur d'entreprise François. Sur internet il avait cherché à vendre du vin, c'était de petits lots qu'il proposait à la vente, des aliments avec du vin en accompagnement. Mais ça avait pas très bien marché et à François il l'avait aidé, pendant le déménagement, à vider tout un garage rempli de conserves d'aliments et de vins, qu'il lui en avait même proposé en dédommagement François, mais lui avait refusé: il ne buvait pas. François il était aussi au courant que lui écrivait, il lui avait parlé de son blog avec cet enthousiasme qu'ils partageaient tous les deux pour les choses qu'ils entreprenaient, mais il devait y avoir  chez eux quelque chose de vicié dans le mécanisme de la réussite.

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