Mon oncle est mort. Il n'a pas fait plus que nous tous pour être vivant après sa mort. C'est pourquoi il est mort ou comme on dit mort et enterré. Quant à vivant il ne l'a été que pour un petit nombre d'entre nous dont certains ont dû aller à son enterrement. Maintenant trop occupés de vivre, comme lui-même l'avait été de son vivant, ils ont dû l'oublier où le ranger dans un coin de leur mémoire d'où de loin en loin et à l'occasion on sait qu'on peut toujours allé le retrouver, qu'il y est comme un objet laissé au fond d'un tiroir, aussi inutile, aussi dérisoire, aussi abandonné ; et c'est là sans doute qu'il s'est mis de plus en plus à me ressembler au point qu'aujourd'hui en pensant à moi je pense à lui, tant il est vrai ce qu'on dit que même quand on parle des autres c'est toujours de soi que l'on parle. J'aimerais alors parler de mon oncle qui à l'heure qu'il est est mort pour tout le monde sauf pour moi. Mais avant cela il me faut faire part de ce mail étrange qui m'apprit le 15 juin 2021 le décès de mon oncle: "Bonjour Philippe, je crois que tu es mon cousin. Mon père vient de s'éteindre. Nous nous sommes perdus de vue depuis des dizaines d'années. Nous souhaiterions tellement nous retrouver autour de cette immense tristesse ! J'espère vraiment ta réponse. Stéphanie". Stéphanie ma cousine doutait t-elle de l'avoir jamais été ou de l'être encore et puisqu'elle espérait vraiment ma réponse pourquoi ma réponse resta t-elle sans réponse ? On est en 2025 mon oncle est toujours mort et sans doute plus mort que jamais, chaque année de plus en plus mort, car à propos des bêtises que l'on dit autour des morts il y a encore celle là qui voudrait qu'une personne ne soit jamais morte tant qu'on parle d'elle. Tachons donc ici de le maintenir encore un peu en vie à mon oncle malgré qu'on l'ait, et je ne saurais dire qui ni où ni comment car je n'y fus pas convié, déjà et depuis belle lurette enterré. Il reçut sans doute ces hommages que personne n'est pressé de recevoir comme de voir toutes ces fleurs et ces larmes tomber sur sa tombe. Heureusement que d'avoir les yeux fermés nous en dispense.
J'allais souvent à Presles qui est en région parisienne avec ma grand-mère qui est la mère de mon oncle parce que son fils préféré s'y trouvait avec mes deux jolies cousines dont Stéphanie n'était pas la plus belle mais la plus aimante ainsi que leur mère qui n'était point laide et encore assez jeune pour plaire, ce qu'elle n'arrêtait pas de rappeler à l'oncle Jo. "Le mécanicien était pas mal" qu'elle disait à l'oncle Jo quand elle revenait du garage où elle avait laissé sa voiture en réparation. Pour la grand-mère c'était la pièce ajoutée, et qu'elle fut belle ou qu'elle plaise n'y changerait rien: elle serait toujours la pièce ajoutée. Pour l'oncle Jo ma tante c'était la mère de ses filles et peut-être et quoi qu'en puisse dire la grand-mère un peu plus que ça. Malgré ces petites dissensions inévitables dans toutes les familles l'humeur à Presles était au beau fixe. Était-ce l'Oise qui coulait au loin ses eaux paisibles ou cette grande pelouse au gazon bien vert devant la vaste et riche demeure qui donnait à l'endroit un air campagnard et aimable ? Tout ce qui réjouirait la vue réjouirait il l'esprit ? Il est un fait qu'il n'eut jamais à s'en plaindre d'avoir depuis Paris fait tout ce trajet en train pour y amener la grand-mère. Et bien qu'ils finissaient toujours par se retrouver tous les deux tout seul, comme si en l'absence des propriétaires ils en furent les gardiens de cette villa si grande qu'il en coûtait aussi à la grand-mère d'y mettre de l'ordre et de la propreté, c'étaient la tante, les cousines, de vraies pipelettes à cet âge là, et sans oublier l'oncle Jo, qui y mettaient la bonne, la chaleureuse ambiance qu'à chaque fois avec bonheur ils retrouvaient. L'oncle Jo était le premier à quitter ces lieux enchantés peuplés d'aussi jolies créatures, n'en déplaise encore à la grand-mère, car son entreprise l'appelait et il était d'ailleurs le seul à en entendre l'appel tandis que les jolies cousines devaient déjà en entendre d'autres d'appels et que la tante ma foi devait bien finir par aller la rechercher sa voiture au garage, qui l'aurait fait mieux qu'elle à sa place ? Tout le monde était donc à sa place et faisait ce qu'il était à sa place de faire. Le monde tournerait mieux s'il en était ainsi pour tous, si chacun était à sa place.
Mais il fallait remonter plus loin en arrière pour retrouver un oncle Jo plus vivant encore. J'avais vu une photo de l'oncle Jo quand il avait mon âge, que la grand-mère m'avait montré, elle me l'avait montré pour me montrer qu'il n'y avait pas que moi qui était sportif, que l'oncle Jo quand il avait mon âge, et c'était en Algérie, il participait à des courses à pied. Il n'avait pas encore fait du ventre l'oncle Jo. Et il était beau gosse. Un beau gosse de bonne famille c'était l'oncle Jo. Autant dire qu'il avait tout pour plaire et qu'il méritait, disait la grand-mère, plus que la fille du facteur. Mauvaise nouvelle pour la grand-mère quand elle l'apprit. Et c'était déjà trop tard. Mais on dit qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire et la grand-mère, tant qu'il lui resta un souffle de vie, n'eût cesse de vouloir bien faire. Ce devait être noël et comme tous les noël de cette époque là bien révolue et qui n'avait guère durée sinon dans mes souvenirs d'enfance c'était un petit hameau pas loin de Tarbes où alors vivait la grand-mère et le grand-père que se réunissaient cousins et cousines, oncles et tantes, dans cette grande maison qu'à la mort du grand-père la grand-mère due quitter. Il y avait deux étages mais surtout un garage où le grand-père était toujours fourré, comme l'oncle Jo après, plus tard, le serait dans sa société, c'est que ça avait été son métier garagiste mécanicien, au grand-père, c'est même comme ça qu'ils avaient fait fortune en Algérie et parce que la grand-mère tenait la bourse. L'oncle Jo il devait y aller aussi dans le garage mais ce dont je me souviens c'est qu'il me courut après depuis la cour en pente qui menait au garage jusqu'au champ en face une fois passé le portail et franchi la route parce que j'avais fâché la tante sûrement en rapportant à son sujet une de ses médisances qui devait venir je ne sais plus d'où et de je ne sais plus qui mais sûrement de … et que la tante avait demandé à son jeune époux l'oncle Jo de me filer une bonne trempe comme il était d'usage à cette époque là de filer au gamin sans que les parents n'y trouvent rien à redire. Il me restait donc à prendre la poudre d'escampette et ce fut à travers champ que je l'a pris. On fit bien quelques tours l'oncle Jo et moi, comme s'il se fut agit d'un champ de courses ou d'une piste de stade pour courir un mille mètres en moins de trois minutes qui est un temps record surtout si l'on considère qu'ont s'y enfonçaient dans une terre meule mais c'est bien connu la peur donne des ailes et je volais. L'oncle Jo me demanda souvent de m'arrêter mais cela ne m'arrêta pas. A un moment donné cependant et toujours en courant j'entendis l'oncle Jo partir d'un bon rire. Comme j'ai aimé ce rire. Ce rire me disait tu peux t'arrêter je ne te ferais pas de mal. L'oncle Jo toujours en riant me prit par la main et me ramena tout crotté et en nage à la maison et je me sentis comme sous la protection de l'oncle Jo et la grand-mère, la mère de l'oncle Jo, me frictionna et me mit des vêtements bien chauds. C'est pourquoi, après, des années plus tard, j'amenais la grand-mère chez l'oncle Jo et je m'y sentais bien chez l'oncle Jo.
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