Elle était arrivée à Benidorm après la mort de son mari. C'était sa mère. Il faut dire d'abord que Benidorm est la ville d'Espagne la moins espagnole qui soit de sorte que son ami Alfonso lui en avait parlé comme d'une enclave étrangère en terre d'Espagne. En vérité c'était surtout la mer et le climat qui y attiraient les étrangers comme les prix modiques auxquels tout pouvait s'acheter, et il s'était dit que sa mère y était peut-être venu s'y acheter un nouvel amour, car tout s'achetait et se vendait à Benidorm. L'histoire dira qu'il ne s'y était pas trompé mais c'est une nouvelle vie qu'il faudrait plutôt dire, une vie qui serait sans passé, sans avenir, faite rien que de présent. La vie qu'elle avait eue jusque là était celle de toute femme mariée, avec trois enfants, c'est-à-dire au total quatre hommes à s'occuper. Maintenant elle aurait voulu s'occuper d'elle-même. Il y avait d'abord eu ces longues marches en solitaire sur la toute aussi longue plage de Benidorm et c'étaient ces promenades celles d'une femme qui en avait lourd sur le cœur et tâchait de digérer son passé: pour cela en effet il n'y a rien de mieux que la marche. Puis, un jour elle avait osé. En bord de mer à Benidorm il y avaient tous ces bars qui invitaient le solitaire à y retrouver la chaleur d'un foyer perdu ou tout simplement un peu de chaleur humaine ou encore plus simplement celle d'un homme, d'un homme bien vivant, au corps chaud, qui l'entraînerait d'abord dans ses bras pour quelques pas de danse. Elle était jeune encore. On est jeune encore à soixante ans et malgré avoir eu trois enfants qui n'étaient plus des enfants, dont elle n'avait plus à s'occuper. Enfin, elle allait vivre, se disait-elle, comme si toutes ses années passées elle n'avait fait que de tenir, de résister, pour qu'arriver à ce moment de répit dans sa vie elle puisse s'y jeter corps et âme perdus, sans retenue dans la vie. Il essayait de se mettre à la place de sa mère mais ce n'était pas facile. Il ne l'avait pas beaucoup connu. Il en avait vite été éloigné par toutes ces années d'internat. Elle ne s'était pas vraiment non plus beaucoup occupé de lui. Et pourtant elle lui avait demandé de passer la voir à Benidorm, cette enclave étrangère dont lui avait parlé son ami Alfonso, ce lieu de débauche toujours montré du doigt par l'Espagne toute entière et dont le maire, il l'avait lu dans les journaux, se vantait d'avoir obtenu l'autorisation du caudillo en personne, c'est comme ça qu'on appelait encore Franco, que les femmes sur les plages de Benidorm puissent porter le bikini. Mais c'était il y a bien longtemps et les femmes avaient depuis ôter le haut, ce qui n'était pas non plus pour déplaire aux hommes, aux hommes d'aujourd'hui, et ceux qui criaient encore pour la libération des mœurs et la liberté de la femme ne faisaient qu'enfoncer des portes ouvertes. Et à Benidorm plus qu'ailleurs les femmes étaient ouvertes. Et à Benidorm plus qu'ailleurs sa mère s'ouvrait. Quant à lui il ne voyait pas de mal à ça. D'autant que son père l'avait plus battu qu'aimer quoi qu'on dise que les deux étaient possibles, mais lui il avait plus senti les coups que l'amour de son père. Alors que sa mère eut d'autres hommes dans sa vie, grand bien lui fasse. C'est d'ailleurs chez l'un d'eux qu'elle l'amena. Sans doute s'étaient-ils connus dans l'un de ces nombreux bars où l'on danse et l'on boit mais on y joue aussi comme il pourra le constater à toutes sortes de jeux auxquels les vieux — la moyenne d'âge à Benidorm est assez élevé et l'on entend toute la nuit la sirène des ambulances qui semble dire : "à qui le tour? à qui le tour?" ou encore "dépêchez vous de vivre" — qui ne peuvent pas ou plus danser s'adonnent tout aussi joyeusement et librement aux dominos, qu'aux cartes, qu'au loto. Tout est libre et festif à Benidorm. Il suffit d'avoir de l'argent. Et la mère alors avait l'argent du père. Elle ne le mit jamais sur la table. Pour en parler. Elle parla plutôt de son amour présent. Le passé n'existait pas plus que le futur. Seule le présent existait et comptait aux yeux de cette mère qui vivait enfin, et à Benidorm plus qu'ailleurs on vivait.
C'était un homme qui en rien ne ressemblait au père. Il ne le voyait pas lever la main sur ses enfants, mais il mordait les seins de sa mère jusqu'au sang, une expérience parmi tant d'autres dont ils ne se privèrent pas de parler en sa présence: n'étaient donc t'ils pas tous à Benidorm? A Benidorm non seulement les femmes mais aussi la parole était libre. Sa mère d'ailleurs lui demanda à lui son fils, et c'était la seule chose qui l'intéressait, si cet homme qui n'était pas son père l'aimait à elle sa mère. Sans doute à sa manière ou à ses manières car il en avait des manières cet homme et plutôt charmantes il fallait dire. Il portait beau pour son âge. Se tenait bien droit comme un danseur qui à tout moment se tiendrait prêt à emporter sa cavalière dans une valse effrénée. Il n'était pas bien grand, ni bien costaud, il n'aurait pas fait le poids contre le père, mais il parlait bien et sans s'emporter. Il avait bien une certaine philosophie de la vie qui devait aller de paire avec celle qu'il menait à Benidorm mais tout son ésotérisme se limitait au sexe, à la pratique du sexe. Ça avait dû lui manquer à la mère. Surtout cette année de maladie du père. Heureusement un cancer ça va vite. Mais ça avait dû être trop long pour elle quand même. A la maison on parlait jamais sexe. Et la voir en parler si librement. Il lui mordillait les seins jusqu'au sang. Sa mère tirait sur une cigarette qu'elle ne tenait pas dans son bec, s'y emmanchait comme un petit suçoir. Il n'avait jamais vu sa mère fumer. A Benidorm les femmes devaient toutes fumer. Cette sirène encore qu'on entendait. On l'entendait plus que le bruit de la mer. Il fallait se dépêcher d'aimer encore et tant qu'il en était encore temps. Pas ce soir cependant. Elle rentrerait avec son fils dans son appartement où elle l'hébergerait bien une nuit ou deux, pas plus. Il regardait sa mère comme pour la première fois, car pour la première fois il voyait une femme et non plus sa mère, l'avait-elle jamais été? N'avait-elle jamais été qu'une femme? En tant que femme elle n'était pas mal sa mère, se disait-il en son langage plutôt limité surtout quand il s'agissait d'apprécier les femmes car il revenait sans cesse à leur poitrine, à leurs hanches, à leurs jambes, comme s'il se fut agit d'un animal qu'on dépècerait du regard. Elle était pas mal sa mère pour son âge, qu'il se disait encore. Quand elle tirait sur sa cigarette il trouvait cependant que ça lui tirait le visage jusqu'à lui creuser par endroit, elle qui avait toujours eu un visage bien plein où les yeux y avaient une place de choix et pouvaient luire comme les eaux d'un lac auxquels l'herbe des berges donneraient des reflets vert. Enfant quand il lui portait un bouquet pour qu'elle le mit à la vierge, c'était sur du bois le visage de la vierge qui était accrochée au mur, mais lui y voyait le beau visage de sa mère, si plein, si doux. Oui, ce visage aussi avait changé. Il voulait sa mère heureuse. Il avait toujours voulu sa mère heureuse. Mais il n'aurait su dire si elle l'était vraiment. Pouvait-on être baigner tout entier, être émerger dans le présent comme dans la mer de Benidorm, sans souci du passé, sans souci du futur, sans être par eux éclaboussé, oubliant tout pour quelques instants de vie bien mérités, se dirait-elle au regard de tant d'années de souffrances et de sacrifices, car tout ne serait plus que souffrances et sacrifices en comparaison de ce qu'elle vivrait à Benidorm. Benidorm, un paradis sur terre pour veuve esseulée. Il avait du mal à y croire et d'ailleurs elle n'y restera pas. Mais elle y était encore cette année là où il y revint pour un tournoi d'échecs. Il y vit même sa mère au bras d'un autre homme. Le premier devait être mort. Il disait le premier mais le premier avait dû être son père quoiqu'il n'en fut plus tout à fait sûr, comme que celui-là fut seulement le deuxième ou le troisième. Cette fois-ci elle ne lui présenta pas. Ce n'était pas prévu qu'il soit à Benidorm cette fois-ci. Cette fois-ci qui était la fois de trop elle ne l'y avait pas invité. Elle passa donc dans la rue au bras de cet homme sans le voir, comme s'il eût été invisible, et il ne l'approcha pas non plus, cet homme ressemblait trop à son père. Il lui aurait préféré le danseur qui mordillait les seins des femmes jusqu'au sang. Celui là paraissait plus conventionnel, plus terne, mais ce n'est pas lui qui allait choisir pour sa mère, grand bien lui fasse. Il lui semblait pourtant en la revoyant que l'intermède joyeux à Benidorm tirait pour elle à sa fin. Mais ce qui le lui avait rappelé c'était d'avoir lu cette nouvelle "Eveline" dans Gens de Dublin de James Joyce et cette phrase en particulier qui l'avait touchée: "Au fil de sa songerie, la vie de sa mère, en une vision pitoyable, venait jeter son maléfice au plus profond d'elle-même — cette vie d'humbles sacrifices et s'achevant en une déchéance définitive." Car il avait aussitôt pensé que sa mère à lui aurait au moins connu l'intermède joyeux de Benidorm.
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