Que c'était loin tout ça. Il venait de lire le nom de Guy Goffette pour sa préface des Oeuvres complètes de Flannery O'Connor un ouvrage qu'il avait emprunté à la bibliothèque de Saint maur, Saint maur, ville du Val de Marne, en région parisienne, où il avait échoué comme après un long naufrage qu'aurait été toute sa vie et, s'il n'avait croisé un ange sur sa route, mais ça c'était une autre histoire qu'il raconterait peut-être un jour, il aurait péri aussi sûrement qu'une partie de l'équipage, car personne ne part jamais seul dans cette aventure d'ici bas, si tant est qu'il y eut un là-haut, alors qu'il était encore là pour en parler. Il n'avait pas encore lu la préface de Guy Goffette et peut-être ne la lirait-il jamais: pour lui les préfaces c'était que du baratin, mais il avait bien lu par le passé un petit livre de lui et très bien écrit sur la vie de Verlaine, croyait-il se souvenir. Ce qu'il ne savait plus par contre c'est quand il avait fait connaissance de Guy Goffette: avant ou après avoir lu son ouvrage? Il en aurait écrit d'autres depuis. Avant, pensait-il, il aurait connu l'homme avant de connaître l'écrivain.
C'était dans un resto chinois dans le onzième arrondissement de Paris. C'était aussi avant qu'un ange passe dans sa vie et il s'y trouvait bien seul alors. C'était pas souvent qu'il allait au restaurant. Si c'était pour se sentir encore plus seul que chez lui où il était seul, c'était même pas la peine d'y penser. On vous met dans un coin. On dirait que vous êtes puni. C'est déjà une assez grande punition que d'être seul, et pour lui qui ne pensait pas s'en sortir, et l'on ne s'en sort jamais seul, une condamnation à vie. "Tiens, c'est le condamné a être seul qui vient, on va le mettre dans un coin", qu'on dira en le voyant. Et une fois de plus ça ne manqua pas: on lui désigna la table du coin. A titre de consolation il pensa que de là du moins il pourrait voir sans être vu, ce qui conviendrait tout aussi bien à un espion, ce qu'il aurait pu être, qu'à un grand timide, ce qu'il était, quand il entendit une voix qui portait et c'était celle de Guy Goffette, mais il ne savait pas encore que c'était Guy Goffette et qui était Guy Goffette. Il ne voyait qu'un grand bonhomme à deux rangées de tables de lui, ce qui l'amenait a être plus au centre du resto et à côté d'autres tables plus que séparé d'autres tables comme lui il était ou se sentait être, et ce qui le surpris d'abord chez Guy Goffette c'est son grand front et un air gentil mais qui pouvait être dur, qu'il se disait, et sa voix aussi comme douce et sombre à la fois, cet homme avait vécu, qu'il se disait encore, et ce serait à peu près tout ce qu'il se serait dit si Guy Goffette n'avait parlé à la serveuse qui apprit tout comme lui et d'autres convives sans doute qu'il était poète monsieur Guy Goffette. Ça, lui n'aurait jamais osé le dire, il aurait eu trop peur qu'on se moqua de lui. Il écrivait bien des poèmes en ce temps là, et sans doute aussi se disait-il poète. "T'es un poète toi" qu'on lui avait même dit mais c'était comme pour s'en moquer, pour lui signifier qu'il n'avait pas les pieds sur terre. Guy Goffette semblait lui avoir bien les pieds sur terre et vouloir se la faire à la petite serveuse qu'il entreprenait en homme de métier, en homme qui connaissait bien les femmes et ce qu'il fallait leur servir, car la serveuse allait être servie à son tour: c'est que monsieur Guy Goffette était poète. Bien sûr, ce n'était pas un poète en herbe, il ne se contentait pas lui seulement de les écrire les poèmes, il les publiait, mais c'était aussi un poète bien en chair et en os qu'elle avait devant elle et surtout un poète reconnu, c'était important ça la reconnaissance: les femmes ne vous connaissent que si vous êtes au préalable reconnu, c'était un préalable que Guy Goffette qui connaissait bien la vie et les femmes ne pouvait manquer de connaître, c'est pourquoi il ajouta qu'il était à Gallimard. La première fois donc qu'il vit Guy Goffette c'était dans ce resto chinois à baratiner la serveuse qui, service oblige, ne quitta pas sa table de sitôt, pour le servir à lui, le poète méconnu qui occupait la table du coin, car il n'osa l'entreprendre lui en lui servant — car ce n'était pas des poèmes mais des couilles qui lui manquait et c'était des couilles qu'il fallait avoir dans la vie, et des couilles il devait en avoir Guy Goffette — le même refrain, la même rengaine, mais il comprit en la voyant de plus près, elle n'était pas mal, que la femme est la muse des poètes.
La seconde fois qu'il vit Guy Goffette c'était aux éditions Gallimard où il l'avait invité a passer le voir et qu'il y vienne avec ses manuscrits, qu'il y jetterait un coup d'œil. Comment avait-il pu oser lui qui n'avait pas de couilles s'adresser à l'écrivain Guy Goffette pour que ce dernier consenti à le recevoir et qu'il vint avec ses poèmes, c'est ce qu'il se demandait encore. Il fallait que ce soit une bien bonne personne Guy Goffette et qu'elle eut pitié de lui et qu'elle se soit souvenu de ses premiers temps difficiles où l'on désespère d'être lu et se demande comment peuvent passer inaperçus des écrits qui sont ce qu'il y a de mieux, comment en serait-il autrement, comment celui qui ne croit pas en ce qu'il écrit voudrait qu'on croit en lui, un écrivain n'est pas un imposteur, quoique, qui sait, Guy Goffette un imposteur? Oui, il devait avoir connu ça, avoir connu ça et en être revenu comme on revient de loin, parce que c'est la forte impression que Guy Goffette lui avait laissé: non pas celle d'un imposteur mais celle d'un homme qui était revenu de loin. Il le trouva dans son bureau après avoir gravi les marches et surtout d'être entré dans ce palais des belles lettres où des générations d'écrivains avaient leurs portraits qui ornaient les murs et vous arrêtaient au passage mieux que ne l'aurait fait un cordon de police. Si ce n'avait été l'hôtesse d'accueil qui l'invitait à prendre l'escalier il en serait resté là, stupéfié, médusé, dans le hall au rez de chaussée devant tant de grandeurs affichées. Il allait renoncer à monter. L'éditeur serait-il une pute? D'un coup il trouvait bien maigre sa charge de papiers et bien brouillonnes les lettres qui s'y trouvaient alignées. Quelle outrecuidance que la sienne! Jamais il ne s'était senti aussi petit et aussi honteux sinon ce jour où il était allé aux putes, c'était son oncle qui l'y avait emmené, lui il n'y serait jamais allé seul sinon. Quand il se retrouva devant Guy Goffette et dans cet état d'esprit il ne put que cafouiller quelques mots inaudibles et lui remettre les documents. D'ailleurs ce n'était plus le Guy Goffette du restaurant, ce n'était plus l'homme mais l'écrivain qu'il avait en face de lui, pareil en tout point à ceux dont il venait de voir le portrait. Et il était en train d'écrire: peut-être une préface, peut-être un poème, qui sait. Quelle pâle figure feraient les siens à côté, ne pouvait-il s'empêcher de penser. L'expérience Gallimard fut néanmoins pour lui une bonne expérience bien qu'elle ne fut pas couronnée de succès, comment aurait-elle pu l'être? et qu'il n'eut plus jamais à y remettre les pieds. Mais il avait finit par lire la préface de Guy Goffette aux œuvres complètes de Flannery O'Connor et il fallait bien dire que ça lui avait plu, ça parlait toujours à des gens comme lui, il devait y avoir entre eux comme une étrange parenté et ce n'était pas étonnant qu'ils se fussent croisés un jour par le passé, peut-être qu'il n'avait pas bougé Guy Goffette, qu'il y était encore aux éditions Gallimard et qu'un jour quand il n'y serait plus on y verrait aussi son portrait dans le hall d'entrée, là où l'hôtesse lui avait dit de prendre l'escalier, de monter.
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