Il ne voyait pas le monde vieillir autour de lui, c'était lui qui vieillissait, il fallait bien qu'il se fasse à cette idée là. On emporte pas le monde avec soi: on part seul, on part comme on est venu. Ces lapalissades n'étaient pas pour le réconforter. Mais il comprenait de mieux en mieux ce que c'était une génération. Il avait été comme ces écrivains qui n'aiment pas qu'on les mette tous dans le même panier, surtout quand ils n'occupent pas le dessus du panier comme on dit, qu'ils ne sont pas les premiers de leur génération quand maintenant être le dernier de sa génération (le dernier à partir) ne serait pas pour lui déplaire bien qu'il y eut justement un ami de sa génération pour dire qu'il n'y a rien de bien à vieillir. " Trouve moi une seule chose de bonne à vieillir" lui avait dit cet ami. Et il cherchait encore. Les réfutant toutes au fur et à mesure qu'elles lui venaient à l'esprit. Cependant il ne pourrait nier qu'il ne vivait mieux qu'il n'avait jamais vécu. Sûrement son ami avait eu une jeunesse dorée quand lui c'était une vieillesse dorée qu'il avait, mais à une vieillesse dorée il manquerait toujours la jeunesse. C'est qu'on devient raide. Cette raideur que l'on perd et toutes ces petites raideurs qui nous surprennent avec l'âge ne sont pas non plus pour la remplacer en mieux. C'est aussi un autre ami générationnel qui aimait à plaisanter là dessus comme de se vanter que pour lui ça allait encore. Si en effet tout tenait à ça ça ne tenait plus beaucoup, ça tenait même de moins en moins. Mais ce printemps qui arrivait il était aussi pour lui, pour lui autant que pour son ami ce soleil qui brillait à sa fenêtre et les arbres qui bourgeonnaient bourgeonnaient aussi pour lui, il y avait des fleurs aussi, de petites pâquerettes dans l'herbe et il se rappelait quand il en faisait un bouquet pour le ramener à sa mère, c'était en Normandie et il n'était qu'un gosse. Il y avait vu passer le Tour de France et cette image lui était restée, surtout celle des derniers coureurs, les plus mauvais, qu'on avait le temps de voir passer, et lui il ne demandait plus que ça maintenant d'être le dernier, le plus mauvais, pour avoir le temps de voir la vie passer tandis que les héros et les génies seraient morts depuis longtemps: c'était beau la vie comme un Tour de France. Le cyclisme ne l'avait jamais vraiment intéressé mais il trouvait toujours ça beau un Tour de France. Le gros du peloton. Il avait toujours été dans le gros du peloton. Peut-être même que s'il avait été cycliste il aurait été un porteur de bidons. Il avait toujours aimé rendre service. Et un porteur de bidons ça se fatigue autant que les autres mais ses efforts sont moins récompensés. Ce n'était pas le moment d'avoir des aigreurs d'estomac qu'il se disait, son père était mort d'un cancer de l'estomac à l'âge de cinquante trois ans et il n'y a rien de pire qu'un vieux aigre et ronchon. Déjà être vieux. Non, son ami avait raison: il n'y a rien de bon à vieillir. Cependant il lui semblait avoir quitté les eaux troubles et tourmentées de la jeunesse pour connaître une mer plus calme ou moins agitée qui semblait mieux lui correspondre. Non l'âge d'or n'était pas derrière lui. Ce n'est pas non plus qu'il nageait dans le bonheur mais dans une douce et bienveillante indifférence à tout ce qui passait pour être le bonheur, à tous ces faux semblants du bonheur qui avaient eu raison de lui dans une vie antérieure qu'il lui semblait. Les femmes par exemple y avaient désormais une faible part, elles faisaient plutôt partie de cette illusion de bonheur qui s'était dissipée avec le temps. Là encore il se rappelait les paroles de X et c'était qu'il s'étonnait de ce qu'on parlait beaucoup de la chose, et c'était de la chose que l'on faisait avec les femmes et à laquelle on donnait à tort le même nom que les sentiments qui pouvaient s'y attacher car ils ne contribuaient pas pour autant au bonheur de la chose; eh bien X lui avait dit qu'on en parlait beaucoup quand ça ne représentait que très peu de temps dans la vie d'un homme qui ne passe pas sa vie au lit, et un homme, un vrai qu'on dit, ça ne passe pas sa vie au lit . Plus courant était encore de dire que moins on le faisait plus on en parlait. Il y avait donc surenchère en la matière ou encore c'était cher payer pour ce que c'était. Le lâcher prise de sa tante n'y était pour rien non plus à son bonheur présent. Il s'accrochait lui à la vie, du moins à ce qui lui restait de vie mais il s'y accrochait avec indifférence, avec cette douce et bienveillante indifférence qui s'était emparée de lui ces dernières années juste après le Covid où on avait vu tant de gens mourir, et lui aussi il avait cru mourir et il s'était dit pourquoi pas moi, mais pas de peur qu'il mourrait lui, et il était rester deux jours allongés dans cette douce indifférence qui l'avait conduit non pas à l'hôpital, il aurait voulu mourir chez lui, mais à un prompte rétablissement. A croire que quand la mort approchait on en avait moins peur, à croire que c'était de la voir de loin qui faisait peur. Comme quand il avait vu ce corps tout blanc, étrangement blanc, d'un blanc de marbre car il en devinait la raideur, et c'était celui d'une femme qu'il avait trouvée aussi très belle, et c'était la morte, et c'était la mort, et c'est un amour contre nature c'était-il dit alors, on ne peut pas aimer la mort. De là qu'on ne pouvait pas aimer vieillir car vieillir nous en rapprocherait mais lui l'avait vue de plus près la morte et il avait vu qu'elle n'était pas si laide qu'on le disait, qu'il n'avait peut-être jamais eu de femme aussi belle dans sa vie que celle qui s'était trouvé projeté de la voiture pour se retrouver tout en bas loin des regards curieux, de cette curiosité malsaine, malsaine et craintive, qu'on avait pour la mort tandis qu'on était encore en vie et ne pouvait pas l'aimer autrement. La mort passait pour un accident. Mais lui il savait que c'était la vie qui était un accident et qu'on passait parfois beaucoup de temps à s'en remettre, à s'en remettre à la mort.
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