lundi 25 mars 2024

Le poisson


Il ne pouvait pas détacher son regard de ce poisson dans un fond de vase où il remuait à peine et se nourrissait cependant il faut croire. Il pensait à ce poisson, à sa conscience de poisson, à son univers de poisson qui devait s'arrêter là, dans ce petit périmètre fangeux, ou à peine un peu plus loin et que cela de toute façon n'avait pas d'importance, que même s'il parcourait plusieurs miles marins — comme on disait dans une langue qui n'était pas la langue des poissons, en avait-il une d'ailleurs les poissons de langue — il ne s'y verrait pas davantage qu'il se voyait à l'instant, et ce n'était sans doute même pas comme un poisson. Il le trouvait beau, se trouvait-il beau le poisson, et comment lui pouvait trouver un poisson beau, sur quel critère il jugeait de cette beauté. Le poisson devait être étranger à tout ce qu'il pensait de lui mais pas à sa présence. Il avait senti sa présence mais comment un poisson sentait sa présence sinon comme celle d'un danger, voire de quelqu'un susceptible de l'aider dans sa quête de nourriture, mais pensait-il le poisson qu'il mangeait quand il mangeait. Il y a tellement de choses que l'on fait sans y penser que le poisson pourrait bien ne pas y penser. Il fallait qu'il ait des yeux, une bouche et ce que l'on pourrait apparenter à une tête et qu'on disait être une tête de poisson pour que l'on puisse lui prêter des pensées ou des sentiments, plus difficile avec un vers de terre mais déjà avec un poisson cela relevait de l'épreuve de force: il fallait forcer un peu l'imagination. Un écrivain l'avait fait qui s'était vu dans un poisson, un autre s'était vu changé en cafard. Lui qui n'était pas un écrivain il n'avait jamais vu jusque là dans un poisson qu'un poisson. Il n'avait en effet jamais regardé un poisson comme il regardait ce poisson dans son fond de vase où il remuait à peine et c'était par les yeux de l'imagination qu'il le voyait. Il le voyait nettement cependant quoiqu'il se détacha à peine de son environnement vaseux, mais de cela non plus il n'en aurait pas conscience: de se détacher à peine de son environnement vaseux. Il le trouvait d'une intelligence médiocre et s'était à la façon qu'il avait de se déplacer si peu et si lentement, presque gauchement qu'on aurait dit. Il le sentait presque mal à l'aise dans son milieu mais sans doute était-ce encore un sentiment qu'il lui prêtait et qui ne coïncidait pas du tout par exemple avec cette expression: "être comme un poisson dans l'eau". Et surtout il était seul ce poisson quand on se les imaginait, surtout des poissons de sa taille et de son poids, il ne faisait pas vingt centimètres de long et ne devait peser que quelques grammes, qu'en bandes et se faire prendre dans les filets des hommes ou, de là cette autre expression: "les gros poissons mangent les petits", passer directement dans la gueule ouverte du requin ou autre gros consommateur de petits poissons ou rabatteurs de menu fretin. Mais celui là était seul, enfin il le voyait seul car il n'était même pas sûr que le poisson en question se vit seul et tout occupé qu'il était à sa tâche qui pouvait pourtant lui paraître à lui bien dérisoire et était toute la vie du poisson à moustaches, car oui il lui plaisait de lui voir pendre de chaque côté de ce qu'il fallait bien appeler une bouche, une bouche lippue même, des poils, il dirait des poils même si ce n'était pas des poils, d'ailleurs pourquoi on disait un poisson, et cela lui donnait un air plutôt doux ou mou ou veule, il ne saurait trop dire. Mais plus il le regardait plus il lui semblait se regarder et l'eau n'aurait été que l'eau du miroir et le poisson son reflet dans l'eau du miroir, et s'il continuait comme ça à fixer son attention sur le poisson c'est bien ce qui risquait de se passer, encore une fois cela ne s'était-il pas passer pour d'autres bien plus intelligent que lui et bien plus écrivain que lui, non cela n'avait pas empêcher que cela se produisit et la métamorphose pour aussi progressive qu'elle ait été avait eut aussi ce même fatal aboutissement sans retour en arrière possible. Avant qu'il ne fut trop tard et profitant de l'expérience des anciens il laisserait donc le poisson mijoter tout seul dans sa vase jusqu'à la fin des temps, car il ne le voyait pas se tirer de là de sitôt. Quant à lui il en détournait définitivement le regard comme la pensée de ces lectures qui l'avaient sans doute travaillées au point qu'elles lui reviennent sous la forme d'un poisson de rivière, car ce devait bien être un poisson de rivière et il fallait le remettre à sa place dans la rivière et à lui il lui fallait retrouver la sienne sur terre parmi les hommes ou parmi les pêcheurs. Il était en effet bien venu dans l'intention de pêcher. Non, il ne fallait pas voir d'ambiguïté au mot pêcheur quoique. Mais il n'avait même pas trempé sa canne à pêche dans l'eau, et c'est là aussi une expression qui pouvait paraître ambiguë et elle l'était en effet, qu'il avait vu, au fond d'une eau saumâtre, et occuper à quoi, il ne saurait le dire, qui sait si à frayer, le poisson.

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