Il faudrait qu'il parle de Bruno. Bruno était du nombre de ceux qui ne font pas plus de bruit en entrant dans votre vie qu'en en sortant. Il se demandait si ce n'était pas pour ces petites phrases qu'on écrivait et pour qu'on parle ensuite de littérature plutôt que de Bruno. Mais non, lui il voulait parler de Bruno. Ça lui ferait même du bien que de parler de Bruno. Il ne lui fallait pas confondre disait Roland les copains d'échecs et les amis. C'est vrai que Bruno venait le soir après le boulot pour jouer avec lui aux échecs. Mais à la longue il lui avait semblé pouvoir le ranger parmi les amis, aussi il pensait qu'il n'y avait pas d'amitié possible et durable en dehors d'une activité, et tant que l'activité durait durait l'amitié. Ce fut vrai pour Bruno comme ce le fut avant Bruno pour Fabrice qui lui donnait cependant encore quoique de loin en loin des nouvelles d'une vie possible sans lui et leur amitié. Il aurait aimé que Bruno en fit autant mais Bruno s'était comme volatilisé. Bruno était venu un jour à la maison, et c'était avant son départ, avec une femme aussi gentil et corpulente que lui, ces deux choses n'avaient sans doute rien à voir mais lui les associaient dans sa mémoire. Ils déménageaient, ils quittaient la région parisienne, qu'ils lui disaient. Ce n'était pas rien, qu'il pensait lui, que de quitter la région parisienne: tout le monde en rêvait surtout pour là où ils allaient bien qu'il ne saurait dire exactement où, c'était si loin tout ça, mais que c'était un bel endroit ensoleillé où il y aurait la mer, pas grand monde n'arrivait à quitter la région parisienne, qu'il pensait encore, même à l'âge de la retraite, car c'est le travail qui les avait amenés à tous en région parisienne, on était rarement parisien de souche, mais c'est aussi le travail, avait dit Bruno, qui lui permettait de la quitter la région parisienne et dommage pour les copains d'échecs alors, mais il lui laisserait quelques plantes de son jardin que ce serait dommage aussi de les perdre à elles les plantes. Ils s'étaient aussi attachés à un chat qu'ils lui donneraient bien, mais lui ne voulait pas de chat parce qu'il avait un chien et qu'on disait s'entendre comme chien et chat, bien qu'il y en aient qui prétendaient le contraire: que cela pouvait bien s'entendre les chiens et les chats, enfin lui il ne préférait pas essayer, qu'il leur dit. Encore un chat qui finirait à la SPA. Non, Bruno ne serait pas capable de ça, sa femme psy non plus parce qu'elle était psy et parce qu'elle était sa femme. Mais le chat un jour s'évanouirait dans la nature comme Bruno et sa femme s'étaient évanouis un jour pour ne plus reparaître. Bruno avait une bonne bouille qui inspirait la sympathie et quand il jouait aux échecs on aurait dit qu'il ne voulait pas faire de mal à son adversaire. Il n'était pas méchant Bruno quand il perdait mais quand il était le plus gentil Bruno (ça lui faisait du bien de dire Bruno) c'est quand il gagnait. Il y avait une chose dont il se rappelait maintenant et dont Bruno était fier: c'était dans les parties rapides de faire perdre ses adversaires à la pendule en jouant des coups sans gravités qui ne faisaient pas évoluer la position mais ne la dégradaient pas non plus, des coups comme pour passer son coup, ce qu'on n'avait pas le droit de faire aux échecs il avait trouver lui, Bruno, le moyen de le faire. Il émanait ainsi de Bruno une force tranquille. Il aurait pu écraser un adversaire de son poids et de sa taille le regarder de haut. On le remerciait déjà de ça à Bruno, de ne pas le faire, de ne pas peser sur vous ni de vous toisez du regard. De ne pas user de sa force, en tout cas pas de la sorte. Bruno avait aux échecs un jeu souple qui se pliait à tout et là était sa force quand sa faiblesse était de ne pas vous rentrer dedans. C'est pour ça qu'il aimait Bruno et le regrettait. Mais il n'avait pas donné signe de vie le Bruno. Il devait s'acclimater à d'autres climats et à d'autres tempéraments. Tout devait être chez lui une question d'adaptation et ce devait être aussi quand on ne s'adaptait pas qu'on regrettait les personnes où s'attachait à elles, comme lui à Bruno. Il pouvait imaginer Bruno heureux sous d'autres cieux fussent ils plus clément ou pas, car Bruno fallait-il le répéter s'adaptait à tout. A table, chez lui, la dernière fois qu'il les avait vus, ils avaient parlé de leur rencontre. C'est drôle qu'ils aient parlé de leur rencontre au moment où ils allaient le quitter. On aurait dit qu'ils allaient se retrouver là bas tandis qu'ils se seraient un peu perdus de vue en région parisienne. C'est vrai que c'était le cas de beaucoup de couples en région parisienne, en région parisienne il y aurait un divorce sur deux, bon peut-être que c'était trois et qu'il exagérait un peu mais Bruno lui en avait un peu parlé de cette difficulté qu'ils avaient à se voir, à se retrouver lui et sa femme. Bruno partait souvent en voyage d'affaire. Il voulait qu'il lui parle alors des villes où il s'était rendu car lui ne bougeait plus depuis que sa femme était malade. Grace au portable il y avait quelques photos que Bruno faisait et qu'il lui montrait, mais Bruno disait ne pas bouger beaucoup de l'hôtel et c'étaient toujours des photos où il était seul Bruno. Il avait lu une histoire d'un commis voyageur et de ces petits hôtels tristes et bruyants ou trop calmes, désespérant de solitude où la vie semblait s'immobiliser, le temps stagner, et il se les étaient représentés comme une eau sale et marécageuse et il lui semblait alors que les photos de Bruno avaient toutes trempé dans cette eau sale et marécageuse. Dans son nouveau job Bruno n'aurait pas autant à se déplacer. C'était mieux pour lui et pour sa femme. Puis, il se ferait bien Bruno de nouveaux copains d'échecs, c'était comme ça que Roland les appelait et Roland connaissait la vie et les hommes, les hommes comme les femmes, les amitiés et les amours de passage. Il y avait longtemps que les plantes que lui avait laissées Bruno et sa femme avaient péries, elles s'étaient desséchées, elles avaient dû manquer d'eau ou qu'on s'occupe d'elles, ça s'entretient les plantes comme l'amitié. Il avait même oublié le nom de Bruno depuis, les noms aussi sont périssables, qui lui était revenu cependant, remontant il ne saurait dire comment des eaux troubles du passé. C'était un nom qu'il associerait désormais à une certaine inertie nonchalante quoique aussi un peu mouvante, un genre de plasma, de gélatine, de guimauve. Il ne pensait pas à mal quand il disait cela sinon à se représenter au mieux la douceur de moments passés avec Bruno. La souffrance de Bruno était réelle cependant, il n'y avait pas pour lui d'être humain qui ne souffre, c'était par là même la meilleure définition de l'être humain qu'il pourrait donner: un être de souffrance, et Bruno quelque fois lui avait fait part de la sienne de souffrance mais sans agressivité, sans rébellion, qu'elle était, une souffrance amorphe aurait-on dit que celle de Bruno, qui pouvait être celle du plasma, de la gélatine, de la guimauve, mais il l'aimait aussi pour cette souffrance qu'à défaut de pouvoir l'empêcher de s'épandre il la laissait s'étirer jusqu'à épuisement de sa surface, ne voulant pas contribuer à son activation ou réactivation. Bruno n'était pas un être résigné. Il était même tout le contraire d'un être résigné. Il voulait dire à cette souffrance qu'elle ne l'atteignait pas, il voulait qu'elle désespère de l'atteindre. Et cette force d'inertie il avait quand même Bruno réussi à la vaincre puisqu'il était de ce petit nombre de parisiens qui pouvaient se vanter d'avoir pu quitter la région parisienne, cette pieuvre tentaculaire qui ne voulait plus vous lâcher une fois qu'elle vous avait prise dans ses tentacules. Il n'avait pas dû opposer de résistance et ne sentant pas de résistance elle avait dû lâcher prise la pieuvre ou tout du moins desserrer la prise et Bruno s'était évanoui dans la nature sans même qu'elle en eut conscience. Il avait reconnu dans la femme de Bruno le charme pâteux de Bruno dans lequel vous pouviez vous engluez et dans lequel quelques années il s'était lui englué de sorte que longtemps après il avait encore du mal à s'en dépêtrer. Non, il n'en voulait pas à Bruno. C'était comment en vouloir à une bonne pâte, qui en voudrait à une bonne pâte? Il espérait seulement l'avoir aidé un peu à progresser aux échecs car c'était aussi un peu pour ça que Bruno venait le voir il y avait combien d'années de ça déjà, il n'aurait su le dire sinon que Bruno était un chic type, un bon gars, mais que les chics types, les bons gars, ça entraient et ça sortaient de votre vie comme si de rien n'était, sans trop faire de bruit, comme en catimini, on n'en parlait plus, il ne fallait plus en parler de Bruno.
CITATION
"Partout il avait rencontré des gens qui se moquaient éperdument de la façon dont ils se conduisaient" Flannery O' Connor
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