jeudi 15 février 2024

Un homme, une vie


Il faut donc se dit cet homme que je continue ma vie sans femme, sans enfant, sans compliment, puisqu'arrivé au bout je n'ai rien fait de tout cela qui put me donner et femme et enfant et compliment. Il ne s'y trompait pas. N'ayant pu rien obtenir jusque là par quel miracle cela changerait-il pour lui maintenant. Et d'ailleurs s'il l'avait voulu assez. Il lui fallait alors reconnaître qu'il n'avait jamais couru après ou, sans doute, que trop faiblement, et que n'étant plus dans la force de l'âge, oui par quel miracle se demandait-il cela pourrait-il changer pour lui. On n'avait pourtant pas là du tout affaire à un homme désespéré mais qui considérait placidement une vie possible sans femme, sans enfant, sans compliment, qui n'était d'ailleurs rien d'autre que celle qu'il avait toujours eue. Beaucoup de lecteurs, et à juste titre, se demanderont comment était-il possible qu'un homme pareil pu exister. Il suffirait pourtant qu'ils ouvrent les yeux, qu'ils regardent autour d'eux, pour constater que le monde était de plus en plus peuplé de ce genre d'hommes ou d'existences par trop méprisées pour qu'on s'arrête à les examiner de plus près. C'est pourtant à quoi il voulait s'attarder. Comme le malade qui est habitué à vivre avec peu de santé, toute une vie l'avait habitué à vivre avec cette maigre part de bonheur ou félicité sans femme, sans enfant, sans compliment, car même s'il ne l'avait pas assez cherché ou que très peu goûté il ne pouvait nier que cela eut pu l'augmenter grandement. C'était aussi souvent la part affichée du bonheur ou sans quoi on ne crut pas le bonheur possible. Et il n'arrivait pas non plus, lui, cet homme, à complètement s'affranchir de cette commune croyance ou opinion. Cependant il lui fallait bien admettre qu'il avait vécu sans trop de mal jusque là, et ne s'était-il pas senti heureux par moments bien qu'il ne sut à quoi attribuer ce bonheur puisqu'il ne trouvait sa cause ni en la femme, ni en l'enfant, ni dans un quelconque compliment qu'on eût jamais pu lui faire; sa vie, aussi loin qu'il pouvait porter son regard, lui semblait avoir été si pauvre ou si dépourvue ou si démunie de tous ces ingrédients du bonheur comme il les appelait. Il se rappelait néanmoins un ami ayant femme et enfant, et qu'il trouvait heureux avec femme et enfant, il se rappelait donc que cet ami lui avait dit qu'il y aurait un âge où il pourrait être amené a en regretter l'absence. Qui sait, peut-être approchait-il de cet âge. Parfois, c'est ce qu'il lui semblait, quand d'autre fois non. Et il se disait qu'il continuait à douter et à ne pas vouloir assez. Entre temps les femmes avaient considérablement vieilli quant à leurs enfants ils avaient beaucoup grandi. Quel âge aurait son fils ? Il ne serait plus sous son toit. Et sa femme non plus sans doute: il y avait tant de divorces. Il se retrouverait seul. Et ce serait un peu comme cet homme qui a perdu la vue quand lui était un peu comme cet aveugle de naissance à qui la vue ne manquerait pas parce qu'il ne lui avait jamais été donné de voir: qui lui avait un jour fait un compliment? quelle femme l'avait un jour aimé? Je m'en veux de vous dressez ainsi le portrait de cet homme comme d'un pauvre type qui est alors ce que vous ne manquerez pas de penser quoiqu'en cela je ne peux que contribuer à renforcer l'idée que vous vous en faites vous qui avez femme, enfant, et compliment, et que les autres ne les mérite pas et n'ont ainsi que leur dû, bien maigre il est vrai à vos yeux. Et vous pourriez leur dire, je le sais, ce qu'il vous en coûte, et le prix qu'ils n'ont pas voulu payer. Ce ne serait que justice, d'après vous. Mais cet homme dont je vous parle étant convaincu de tout cela s'étonnait seulement qu'une vie fut possible sans femme, sans enfant, sans compliment; et qu'il en soit comme la preuve vivante, et qu'encore ainsi il put continuer longtemps à vivre, car au regard de la vôtre de vie elle pouvait paraître si méprisable, et elle l'était en effet par vous si méprisée, que beaucoup n'auraient envie que d'y mettre fin et ne pourraient comprendre qu'il la continua sans femme, sans enfant, sans compliment.

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