lundi 19 février 2024

Le lecteur récalcitrant


Il voudrait que les livres soient si bien écrits qu'à chaque page tournée ce soit aussi une page tournée dans l'existence du lecteur et plus précisément de sa pensée: qu'il ne pense plus jamais comme avant de l'avoir lue, que chaque page donc l'amène à réviser sa pensée, que ce soit donc pour lui plus une économie de temps qu'une perte de temps comme cela l'est encore trop souvent. Bien sûr, il faudrait que le lecteur y mette du sien. Plus de ce lecteur passif qui reçoit tout sans broncher quand la même parole si elle était proférée par un autre l'offusquerait au plus haut point, qu'il y réagirait vivement, ne laissant même pas terminer sa phrase à son interlocuteur comme on le voit trop souvent dans les conversations. Oui, il faudrait que sa lecture soit une conversation avec l'auteur, qu'il ne se laisse pas faire ou subjuguer par cette autorité que l'auteur a sur son lecteur qui est bien la seule qui reste à l'heure où l'élève n'écoute plus son professeur. Oui, il faudrait un lecteur récalcitrant pas un béni-oui-oui. Qu'il ne suffise pas qu'un livre soit estampiller par la meilleure maison d'édition et reçoive la meilleure critique pour que tout ce qui y est écrit soit reçu comme parole d'évangile. Que la culture ne soit pas un culte de plus avec son dieu: l'auteur, car combien ne sont-ils pas à se réclamer d'un auteur comme d'un dieu. Et que la pensée du lecteur au lieu de se laisser distraire, pour ne pas dire amuser, pense bien à ce qu'on lui dit comme il le ferait si on lui parlait, toujours prêt comme il l'est à contredire, toujours sur la défensive, toujours sur ses gardes, tandis qu'il se laisse moquer à loisir pensant toujours que c'est à un autre que lui que l'auteur s'adresse, parce que toujours son parti serait celui de l'auteur quand dans la réalité il en est autrement et c'est bien de lui que l'auteur se moque. Oui, qu'il se sente moquer par l'auteur et que les raisons et les sentiments de l'auteur lui arrivent non pas comme étant siennes car elles sont de l'auteur et pour arriver à lui doivent passer par le tamis de sa propre pensée et de ses propres sentiments. Non, qu'il ne soit pas disposé à tout recevoir, et c'est en quoi il sera enrichi si les scories restent prises au tamis, et c'est ce qui n'est pas pour lui, car tout n'est pas pour lui. Et que l'anecdote soit anecdotique, et qu'il aille à l'essentiel, et qu'il cesse de croire qu'il serait plus difficile d'écrire que de lire, quand lire c'est lire dans la pensée d'un autre et écrire n'est que traduire sa propre pensée en mots pour le moins intelligibles, c'est-à-dire pouvant être reçus par toutes les intelligences, encore faut-il que ces intelligences s'y exercent; une réflexion qui n'est pas forcément celle de l'auteur doit cependant y conduire. Le chemin est plus facile et moins semé d'embûches qui va de l'auteur au lecteur, c'est que l'auteur peut dire tout ce qui lui passe par la tête, quant au lecteur, qui n'est pas censé savoir tout ce qui se passe dans la tête de l'auteur, dans son effort de lecture il doit tendre à le savoir s'il ne veut pas se laisser mener là où l'autre veut le mener, que ce soit par le bout du nez, que ce soit par les sentiments ou par les arguments, et avec tout l'artifice du langage mis à sa disposition dont il aurait l'art et la maîtrise. Le lecteur doit donc être un fin limier qui sait où il met le nez ou tente de le savoir. Le lecteur ne doit pas se laisser distraire, égarer, qui est aller par les chemins où l'on veut le mener. Non, dira le lecteur, je ne veux pas de cette lecture sérieuse, j'ai bien à faire par ailleurs et à l'être dans mon travail, tandis que je demande à mon loisir de me distraire et c'est ce que je fais quand je lis. Et peut-être en effet n'y a t-il pas davantage à y trouver qu'un loisir, qu'une distraction, mais, au cas contraire, ne serait-ce pas passer à côté d'un trésor sans le voir; et ce serait ce même lecteur qui prendrait la culture tant au sérieux, qui lirait sans attention, qui lirait par pure distraction, ou comme l'on écouterait qui nous parlerait d'une oreille distraite.

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