Sans ce mécanisme simple dont on ne parlait jamais il n’y aurait ni lecteurs ni auteurs. Cette démarcation que l’on faisait entre auteur et lecteur n’existerait pas au moment de la lecture. Aussi toutes ces histoires que l’auteur devait s’adresser au lecteur et que le lecteur devait sentir que ce qui avait été écrit avait été écrit pour lui, comme s’il se fût agit d’une lettre d’amour, étaient fausses. Il serait en tout cas plus juste de dire que l’esprit qui écrit et l’esprit qui lit se sont rejoints pour ne faire plus qu’un. Sans quoi tout ce mal — car il faut reconnaître que les auteurs ne disent pas que du bien mais aussi du mal des autres, et qu’on ne saurait lire si on ne les aimait et les avait choisis pour le mal autant sinon plus que pour le bien qu’ils disent des autres — le lecteur le prendrait en pleine gueule, le lecteur le prendrait pour lui s’il n’était pas l’auteur quand il lit, si la pensée de l’auteur et la sienne n’étaient alors pas plus qu’une seule et même pensée. Selon lui, toujours, l’on ne lirait ainsi que ce qui peut s’accorder à notre pensée et par conséquent l’on ne saurait prétendre comme trop souvent on le dit : que telle lecture nous a changée (a changée notre vie) quand elle n’a fait qu’abonder dans le sens où nous allons, quand la pensée de l’auteur n’a fait que porter notre pensée, bien que sans doute un peu plus loin qu’elle ne serait allée toute seule sans se sentir par elle comme ragaillardie. A partir de là on comprendrait mieux que depuis qu’on écrit des livres, et combien même on les lirait tous, que rien ne change vraiment dans la nature des hommes si imparfaite comme elle est souvent décriée par les auteurs qui ne se privent pas de le faire en toute impunité (sous couvert d’un narrateur et de personnages dont ils se dédisent.) mais pas en toute impartialité. Ce serait leur faire injure que de dire qu’ils sont du côté du lecteur, et inverser les choses. C’est le lecteur qui se range du côté de l’auteur, qui s’y trouve même au moment de la lecture, de sorte que rien de ce qui pourrait figurer comme un reproche de l’auteur à son encontre ne puisse l’atteindre puisque c’est celui là même qu’il adresserait lui du fond de sa pensée (qui est aussi celle de l’auteur) à l’humanité pensante dont il se distingue toujours comme l’auteur s’en distingue, et dont il pense avec lui tout le bien comme tout le mal. « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère, » écrivait dans Les Fleurs du mal Charles Baudelaire, mais cette adresse au lecteur pas plus que toutes celles qui ont pu lui être faite n’ont pu l’atteindre, car il est toujours du côté de l’auteur, étant entendu que celui duquel il ne pourrait pas être est celui qu’il ne lit pas pour lui être adverse, pour le contrarier. Qui lirait ce qui le contrarie ?
Mais sans doute avec l’âge gagnait-il en objectivité ou en lucidité car il était de plus en plus agacé par ce constant persiflage d’un auteur non impartial, et avait abandonné la lecture des romans pour celle des essais qu’il jugeait comme faisant un travail critique c’est-à-dire sur eux-mêmes, réduisant quelque peu cette nuisance auditive, tant il lui semblait l’entendre à chaque ligne ce persiflage, mais il y avait aussi ce qu’il appelait faire son intelligent. Malheureusement, à l’en croire, il n’y avait pas beaucoup d’auteurs d’essais qui échappaient à cette règle : qui résistaient à la tentation de faire leur intelligent, et là où il aurait vu auparavant de l’intelligence son déploiement il ne voyait plus que celle du mépris qui n’était autre que le mépris de l’intelligence. C’est ainsi qu’il se trouvait lire en espagnol La rébellion des masses d’Ortega y Gasset et qu’au lieu de s’adjoindre à la pensée de l’auteur et à sa condamnation de l’homme-masse il se sentait par elle visé : il était lui cet homme masse pour lequel avec intelligence Ortega y Gasset affichait un profond mépris, et il allait par conséquent se défendre, non pas de l’être, car il n’y avait aucun doute, Ortega y Gasset avait fait mouche, mais l’étant dire un peu plus et un peu mieux ce qu’il en était de l’homme masse, et c’était dire ce qui ne pouvait qu’échapper à Ortega y Gasset, c’était dire ce dont il souffrait, lui, l’homme masse, et ne souffrait pas Ortega y Gasset : de déréliction. Et plutôt que de définir la déréliction comme un sentiment d’abandon physique et mental ce qu’en effet l’homme masse ne pouvait que ressentir il parlerait plutôt d’un sentiment négatif, comme de non appartenance, tandis qu’Ortega y Gasset ne pouvait ressentir qu’une forte appartenance de classe qui lui aurait fait juger tout aussi impitoyablement qu’inconsciemment l’homme masse, c’est-à-dire pour lui en toute objectivité quand elle n’était définie cette objectivité que par cette appartenance objective qui était la sienne. Alors que l’homme masse était d’abord l’homme lâché dans le vaste monde, sans plus de repères ni d’enracinements, parce que déraciné et tous repères perdus, comme on ne voit plus le phare quand on est loin des côtes, en pleine mer et que la tempête fait rage. Ces nouvelles conditions d’existence qui étaient celles de l’homme masse Ortega y Gasset qui ne les avait jamais connues ne pouvait en avoir la moindre idée, ce qui ne l’empêchait pas de juger et condamner l’homme masse, et ceci sans circonstances atténuantes autres que de reconnaître qu’il était le produit de sa société, et c’était par conséquent toute la société qui à travers lui était condamnée justement parce que ce serait par lui l’homme masse désormais qu’elle serait gouvernée, ce qui reviendrait à voir en elle non pas un de ces riches voiliers de plaisance doté d’un bon gouvernail mais un radeau de naufragés à la dérive. Autant dire que cela ne pouvait pas plaire à l’œil à moins que cela ne fût peint à cet effet. Et la peinture que fit Ortega y Gasset de l’homme masse n’était faite pour plaire à personne, encore moins à l’homme masse lui-même qui était monsieur tout le monde. Il n’y aurait en effet lecteur qui ne devrait s’y reconnaître sans ce mécanisme qui fait que l’on ne soit plus le lecteur mais l’auteur, qu’au moment de la lecture on a rejoint, comme dit précédemment. Cependant ce mécanisme n’avait pas joué pour lui qui ne cesserait pas pour autant de lire Ortega y Gasset, et de voir en ses écrits toute la fausseté des jugements extérieurs mais aussi toute leur vérité (si l’homme masse ni se vivait ni se pensait homme masse, ses manifestations extérieures pouvaient bien être interprétées, c’est-à-dire penser ainsi que l’avait pensé Ortega y Gasset). Il y avait là de la raison (du jugement), il y manquait du sentiment, et c’était l’absence de sentiment qui faussait tout, car une fois de plus le sentiment affiché n’était que du mépris qui est le corollaire de l’intelligence, intelligence affichée dans ses propos sur l’homme masse par Ortega y Gasset.
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