lundi 5 juin 2023

Les condamnés à vivre

 

Il ne comprenait pas pourquoi les hommes se donnaient tant de mal à vivre, ce qui était comme ajouter à la peine initiale et naturelle une peine plus grande qui ne l’était pas elle naturelle, et c’était d’ailleurs surtout de cette seconde plus que de la première qu’ils souffraient les hommes, tandis que les animaux eux ne semblaient pas souffrir et c’était qu’ils ne souffraient que de la première et comme qui dirait vivaient ainsi sans grande peine. La meilleure c’était qu’on accusait de se laisser vivre quiconque s’acquitterait de sa peine naturellement, sans rien y ajouter de plus, aucun artifice. De sorte que l’on pouvait dire que les hommes ne se laissaient pas vivre rendant ainsi leur peine plus grande. Et si elle arrivait à sa fin au lieu de s’en réjouir ils s’en lamentaient. Ils se lamentaient de sa fin combien même ils n’auraient cessé de se lamenter d’avoir à l’encourir tandis qu’ils l’encouraient. Cela nous renvoyait aux calendes grecques (à ne pas confondre avec les calanques de Marseille quoiqu’à Marseille qui sait…si encore aujourd’hui on savait vivre sans grande peine) et à l’ataraxie. Plus personne, et pour cause, ne savait ce que signifiait l’ataraxie, car plus personne ne connaissait cette tranquillité de l’âme qui pouvait rendre l’homme impassible au point que toute peine n’en fut pas une pour lui. L’on passait plutôt par des états de ravissements où l’on allait jusqu’à se réjouir de sa peine à des états de déprime où l’on se donnerait facilement la mort pour éviter d’en souffrir. Il n’y avait pas un condamné qui ne l’a trouva injuste, certains même la trouvait absurde, mais tous s’affairaient à lui donner une quelconque utilité et un sens qui les feraient s'y attacher plus qu’elle ne le méritait et c’était que ce mérite ils se l’attribuaient et que plus qu’elle, cette peine, c’était lui, ce mérite, qu’ils ne voulaient pas perdre en la perdant. Ils étaient comme qui dirait tout à leur peine. Elle leur appartenait désormais. Il n’y avait plus rien qu’ils ne puissent concevoir sans elle et c’était tout le mérite qu’ils y attachaient, car sans lui (qu’ils confondaient avec elle) il n’y a rien qui pouvait exister à leurs yeux. Et si les plus simples d’entre eux n’avaient pas une peine plus légère c’était pour lui attribuer le même sens et la même utilité, et surtout autant de mérite pour lequel ils se sentaient tout aussi désireux quoique moins aptes à l’acquérir, ce qui ne pouvait qu’ajouter à la souffrance commune une souffrance particulière qui était celle des déshérités alors qu’ils avaient tous reçus la vie comme en héritage, mais toute nue et non comment ils l’avaient habillée qui était ainsi qu’il l’aimait et la souffrait, tandis que les animaux qui ne portaient pas d’habits ne lui en avait pas non plus mis. C’était de ses riches habits dont les hommes ne voulaient pas se dépouiller quand c’étaient ceux du condamné à vivre qui croyant que s’en revêtir lui permettrait de mieux vivre sa peine, n’y avait-il pas là pensée plus absurde et cette absurdité de la peine n’était-elle pas que celle dont ils l’habillaient, toute nue elle l’était moins, toute nue elle ne cachait pas ce qu’elle était : ni mal ni bien qui était selon comment on l’habillait. Mais les condamnés a vivre qui vivaient dans le mensonge ne voulaient pas connaître la vérité toute nue de leur existence qui n’aurait alors pas été une peine, ce qui les aurait rendu libres.

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