samedi 10 juin 2023

Les places

 

Alors qu’il voyait ces constructions qui poussaient un peu partout comme peuvent pousser les champignons, à ces urbanisations naissantes, il avait bien l’intuition qu’il leur manquait quelque chose, mais cette intuition était celle d’un homme encore jeune qui ne savait rien exprimer de façon claire et précise mais seulement ressentir de façon confuse. Oui, elles poussaient au milieu des champs comme les champignons qui ne seraient pas non plus des champignons de culture, est tout ce qu’il aurait su en dire. Comment ne pouvait-il pas y voir là le signe et le fait d’une civilisation et l’opposer plutôt que de la comparer à la nature ? L’immobilier galopant n’était-il pas en train d’occuper l’espace que la nature avant lui occupait ? Mais les gens disaient que ce n’étaient pas de vraies villes. Ils ressentaient donc les choses comme lui mais sans pouvoir se les expliquer plus que lui. Puisque ce n’étaient pas de vraies villes elles ne pouvaient donc pas non plus marquer l’avancée de la civilisation, bien plutôt un retour à un temps où l’on cherchait à se loger comme cherchent à se loger les bêtes, c’est-à-dire à trouver dans la nature un endroit sûr pour se mettre à l’abri du danger et pouvoir procréer. Aurait cependant pu l’aider à faire la différence entre ce qui se construisait en son temps et ce qui s’était construit jusque là : Carchuna.

Carchuna était une urbanisation au fin fond de l’Espagne et au bord de la mer. Mais il y avait un autre Carchuna qui était un peu en retrait de la plage et n’avait pas été construit lui pour vacanciers. Il y a aussi près des villes, des vraies villes, des urbanisations qui semblent elles aussi construites pour vacanciers quand elles le sont pour gens qui ne font qu’y dormir, s’y abriter, avant et après être allés au travail, que ce soit des villes dortoirs où de jolis petits lotissements, des hameaux, il leur manque toujours ce quelque chose qui ne manquait pas à l’ancien Carchuna qu’on appelait Carchuna village pour le démarquer du Carchuna plage, et c’était sa place du village, sa mairie, et son église ; la poste aussi où il avait dû se rendre à de nombreuses reprises, parce le Carchuna de la plage n’avait rien de tout ça. Ce plaisir donc qu’il avait quand il s’y rendait, et nul besoin pour cela d’être croyant, à trouver une église, comme ce plaisir qu’il avait à trouver une mairie, et nul besoin pour cela d’aimer la République, comme quand bien des années après il se retrouverait place de l’église ou place de la mairie à Saint Maur n’était autre que le plaisir et la  joie du civilisé, mais aussi l’esprit du civilisé qu’il retrouvait en les retrouvant. 

Ce fut malgré tout comme une révélation de ce qu’il n’avait pu que ressentir de façon grossière quand il tomba sur ces quelques lignes limpides et claires écrites de la main d’Ortega y Gasset  : « La polis no es primordialmente un conjunto de casas habitables, sino un lugar de ayuntamiento civil, un espacio acotado para funciones publicas. » Ortega y Gasset ne disait ni plus ni moins que la cité n’est pas seulement un agglomérat d’habitations mais un espace délimité et propre à l’exercice de fonctions publiques. Et les places nous renvoient alors au forum, à l’agora. Il disait aussi des places qu’elles tournent le dos au champ, à la nature, et, comme l’espace clos de la ville, marquent la séparation, voire l’opposition de l’homme civilisé à la nature (faut-il rappeler que la civilisation s’est formée et développée contre la nature et l’état de nature). Eh bien, il semble que nous ayons oublié tout cela et qu’à l’apogée de notre civilisation nous revenions à « la cabaña o el domus, para cobijarse de la intemperie y engendrar, que son menesteres privados y familiares » à la cabane qui n’aurait d’autre fonction que de nous mettre à l’abri et d’engendrer, fonctions privées et non publiques. Le civilisé aurait perdu le sens de la civilisation mais aurait gardé la nostalgie des places qui auraient contribué à cette même civilisation. Il se demandait alors, si de le savoir maintenant, lui ferait aimer davantage les places.

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