lundi 12 juin 2023

Les fondements de la société

 

Il avait encore présent à l’esprit, bien que cela remontait aux premières années de sa vie déjà liées à la pratique d’un sport, qu’au dojo (c’était ce nom qui lui revenait) il ne pouvait pas quitter des yeux le portrait d’un vénérable vieillard aux cheveux blancs et aux yeux bridés qui le rassurait non parce qu’il émanerait de lui comme on dit une force tranquille, sinon plutôt parce qu’il n’y avait en lui aucun signe marquant d’une force qui puisse l’inquiéter comme l’inquiéteraient ensuite celle de ses adversaires sur le tatami. S’il l’eût maintenant remplacé par le portrait (certes plus actuel) de David Douillet ou de Teddy Riner, il n’est pas sûr qu’il eût cherché à s’y raccrocher comme pour se donner du courage.

C’est cette illusion de l’absence de forces en action, au pire d’une force tranquille qui s’exercerait sans violence, qu’entretiendrait la société civilisée sur les membres mêmes de cette société qui comme lui, les yeux rivées sur elle, en oublierait une réalité brutale parce qu’ils n’auraient pas à la partager, parce qu’ils n’auraient pas comme David Douillet et Teddy Riner a allé combattre sur un tatami ou autres terrains de guerre et champs de bataille des guerriers si redoutables. Parce qu’ils n’étaient pas comme eux des combattants, et parce qu’on continuerait à mettre en avant le portrait de vieillards bienveillants, ils seraient rassurés au point d’en oublier les fondements de leur société et penser à elle tout au plus comme à une force tranquille, et non pas brutale et violente. Aussi qu’à sa conservation, qui est la leur, l’exercice de cette dernière (la force brutale et violente) fut nécessaire. Non, ils ne pourraient pas l’admettre facilement, ils n’y seraient pour ainsi dire pas préparés, ni psychologiquement, ni moralement, et encore moins physiquement. Ce qu’il disait de tous était ce qu’on disait en son temps de l’intellectuel (l’intello), quand cette société n’avait pas seulement atteint un haut degré de technicité mais aussi un haut degré d’intellectualité. Or, de même qu’elle éloignait d’elle l’idée de la mort, elle éloignait d’elle son corollaire : l’idée d’un combat pour la vie, qui sans doute devait être bien plus présent à l’esprit de l’homme de Cro-magnon qu’il l’était à celui de l’homme civilisé. 

Ainsi l’emploi de la force brutale continuait à choquer tout le monde parce que justement l’on continuait à l’envisager comme ne faisant pas partie intégrante de cette société, sinon y faisant irruption, c’est-à-dire survenant comme par accident, et ceci quelque soit la fréquence de ces irruptions, et même si personne ne semblait douter que ce volcan ne fut pas éteint, personne non plus n’irait penser que cette société fut ce même volcan, et qu’il était assis dessus, pas plus qu’il n’eût jamais pensé alors qu’il était un gosse que le vénérable vieillard pu lui faire une prise de judo plutôt que de l’aider à se ramasser si un éventuel adversaire le faisait chuter ou qu’il s’emploierait alors à le consoler avec des paroles de réconfort. Voilà ce que chacun attend de ses gouvernants, et voilà aussi en quoi ses attentes peuvent être trompées : c’est que, comme ce vénérable vieillard qui ne semble pas y toucher (à la violence), ils s’y fassent appel plus souvent qu’on ne le pense, et contre tout celui en qui ils verraient un adversaire réel ou seulement potentiel. En remontant encore plus loin dans son enfance il voyait maintenant, et au-dessus du bureau de secrétaire de mairie, charge que tenait alors son père, le portrait d’un vénérable homme d’état qui, s’il n’était pas ceinture noire cinquième dan, devait être au moins général.

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