vendredi 9 juin 2023

L'incroyant

 

Selon lui, la croyance de beaucoup n’avait pour fondement que l’incroyance de certains qui en tireraient parti, et ce n’était que parce qu’ils n’en tireraient plus parti qu’ils avaient mis fin à cette croyance en Dieu pour lui en substituer d’autres dont ils continueraient à tirer parti. Il ne fallait en effet pas résumer la croyance à la religion, et si celle-ci avait pour le moins suspendue son cours d’autres l’avaient repris. Par contre, toujours la bonne foi ne profiterait qu’à ceux qui sont de mauvaise foi. Il fallait qu’ils y en aient qui crussent pour que d’autres abusent de cette croyance. Voilà, d’après lui, le fondement de toute croyance qui ne résiderait pas dans la bonne foi de beaucoup mais dans la mauvaise foi de certains. Fondateurs (de l'institution ou "institutionalisateurs" de la croyance), instigateurs, propagateurs, tous hommes de mauvaise foi. Et, les pratiquants n’en étant que les dupes, s’il en avait contre les croyances, il n’en avait pas contre les croyants, bien au contraire, et même s’il ne partageait pas leur croyance : qu’elle soit en Dieu ou en la patrie ou en la famille ou encore en la société, au progrès, à la science, etc… il pouvait aimer leur pratique, leur dévotion, leur sacrifice, leur culte, quoiqu’il ne voudrait pas qu’on l’y obligea et à ce titre il en avait aussi contre tout ce qui était prosélytisme et sectarisme. Aussi il aimait voir la croix, pour ce plaisir esthétique qu’elle lui procurait, comme en Nouvelle Calédonie il avait aimé voir le totem de la tribu ; et en tous les temples, en toutes les églises, en toutes les mosquées, il voyait partout, où d’autres pouvaient voir la main de Dieu, la main de l’homme unique bienfaiteur de l’homme. Mais il ne pouvait néanmoins pas s’empêcher de voir en toutes ces croyances à qui elles profitaient et alors au lieu de leur trouver un Dieu et un bienfaiteur de l’humanité, il leur trouvait un usurpateur et un malfaiteur de l’humanité, quelqu’un qui se faisait passer pour ce qu’il n’était pas et qui était ce sur quoi il fondait son autorité sur les hommes. Il mettait ainsi au nombre des croyances les idéologies auxquelles les hommes pouvaient se réclamer, dont ils pouvaient aussi être les dupes, et il trouvait toujours à qui elles servaient ou profitaient qui était celui qu’aucun n’aurait voulu servir sans elles et qui finirait par réduire à néant l’idéologie à la tête de laquelle il se portait, comme le berger au-devant des moutons qu’il allait bientôt tondre et manger. Ne le quittait pas en effet cette idée que sans incroyants il n’y aurait pas de croyances (car comme on se demande à qui profite le crime il se demandait à qui profitait les croyances qui étaient ceux qui avaient intérêt à ce que les autres croient) ; aussi pensait-il que les croyants dépassaient par leur nombre les incroyants, tandis que les incroyants dépassaient par leur mauvaise foi les croyants. Maintenant que cette incroyance fut un signe d’intelligence elle l’était sans doute pour autant que l’on considéra que l’intelligence fut malfaisante et ne servit qu’à tromper, qu’à abuser de la crédulité (la croyance n’étant pour lui que crédulité), à la faire naître puis à l’exploiter au mieux. Mais il considérait cette intelligence comme mesquine, pas de celle qui puisse élever l’homme qui était celle qu’il lui eût préférée. Cette intelligence que l’homme pouvait développer dans l’incroyance ne lui semblait donc pas préférable à celle que l’homme pouvait développer dans la croyance et qui selon lui avait donné naissance aux plus beaux écrits et œuvres d’art de l’humanité, même si elle n’eut pu la rendre meilleure. Il fallait dépasser l’homme et, si ce n’était toujours que l’homme qui voulait dépasser l’homme, dans sa volonté de dépassement il ne pouvait que l’aimer. Non, il n’en avait pas après les croyants, bien qu’il ne le fût pas, lui, l’incroyant, croyant.

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