jeudi 8 juin 2023

La société du travail

 

Comment cette société pouvait-elle encore s’appeler la société du travail ? Jamais société n’avait autant maltraité le travail qu’elle ne l’avait maltraité. L’erreur serait de penser que le travail est le propre de la société quand le travail est le propre de l’homme. Ce serait même la propriété première dont elle l’ait dépossédé, elle, la société du travail, à lui, l’homme. Après, si l’on faisait le long historique de la société du travail ce serait en voir et repasser par toutes les phases de maltraitance pour en arriver jusqu’à sa forme dégénérée d’aujourd’hui. Parce que la maltraitance du travailleur n’est autre que la maltraitance du travail, c’est en son bien qu’on l’affecte le plus, et le bien du travailleur est le travail. Même si définitivement dégoûté de son travail et n’espérant plus rien de lui il ne se bat plus que pour les à-côtés : combien il sera payé à le faire ? quand viendra le jour où il n’aura plus à le faire et sera payé pour s’en être acquitté comme on s’acquitte d’une corvée ? Voilà ce que dans cette société du travail on ose encore appeler revendications du travailleur quand elles n’ont pas davantage à voir avec le travail que ce travail de la société n’a plus lui-même à voir dans sa forme dégénérée avec le travail de l’homme. Sans quoi l’homme ne demanderait jamais à cesser de travailler. Le propre de l’homme faut-il le rappeler c’est de travailler, mais la société qui se dit la société du travail n’a fait que l’en déposséder et l’en ayant dépossédé que de ruiner cette valeur travail dont elle se réclame tant pour n’en faire plus qu’une valeur marchande. Il suffit pour comprendre cela d’imaginer et de comparer d’un côté l’enfant qui auprès de son papa apprend à travailler et connaît les joies du travail (de la pêche, du jardinage, du bricolage, voir même le travail de son papa) à celui qui l’apprend de la société et sous sa forme sclérosée, figée, hiérarchisée, sans vie parce que sans dynamique, sans initiative propre, une mécanique du travail vidée de toute sa substance humaine ; celui-là même qui pourtant de retour à la maison et maintenant devenu adulte s’emploiera à travailler comme il a toujours aimé travailler, c’est-à-dire à faire ce travail que la société n’appelle plus travail parce qu’il n’est pas rémunéré et parce que pour l’effectuer l’homme peut bien se passer de la société. Et s’il y a des fainéants c’est que leur papa pas plus que la société n’a su leur proposer un travail digne de l’homme sinon dégénéré au point qu’ils ne puissent pas y prendre goût. Il n’y a pas de fainéants il y a des dégoûtés du travail. Et il n’est pas faux à ce propos de dire qu’ils se laissent vivre car le travail est si propre à l’homme que les dégoûtés du travail ne peuvent être que des dégoûtés de la vie, et quand on dit qu’ils se laissent vivre on dit aussi qu’ils se laissent mourir : ils ne veulent plus se lever le matin, le soir on les retrouvera encore couchés : c’est comme si la vie les avait quitté. La vie de l’homme c’est le travail mais ce que la société lui propose ce n’est pas le travail, et en cela elle démérite son nom de société du travail. On ne peut pas imaginer que l’homme aille à la guerre la fleur au fusil mais si cette chose inimaginable est arrivée comment ne pas imaginer qu’un jour l’homme ira au travail armé de sa propre volonté, de son propre enthousiasme, de son propre désir de faire, n’a-t-on pas dit de lui quand des temps ancestraux il était l’homo faber. Et ce que l’on sait encore moins c’est que la quête d’immortalité est autant liée avec la quête du travail qu’avec la quête de Dieu, tout du moins par son travail l’homme veut laisser une trace de son passage ici et maintenant, sinon pour l’éternité. Il ne faudrait pas avoir pour cela opposer le travail de l’homme et le travail de la société. La société ne pourra s’enorgueillir d’être la société du travail que quand l’homme se retrouvera dans son travail, qui sera quand ce travail aura retrouvé sa dimension humaine et que la société du travail sera aussi la société des hommes.

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