mardi 6 juin 2023

L'invitation

 

De la main mise de la société sur l’homme personne ne doute, mais tandis que les hommes dans leur ensemble pensent y échapper quand ils quittent le travail il en est encore parmi eux, on les appellent des sociologues, qui, analysant la société, qu’ils appellent société du spectacle ou l’industrie du loisir, constatent qu’il y a toujours sur eux la main de la société qui les mène, qui les presse, à un loisir de divertissements. Si cela encore s’arrêtait là, si ce n’était pas jusque dans les rapports que les hommes ont entre eux qu’ils ne reproduisaient les rapports qu’ils ont au travail. Mais à cette vie privée qui serait chasse gardée de l’homme le sociologue ne semble pas beaucoup s’intéresser, car c’est avant tout la société que défendent les sociologues, certes pas toujours la société existante mais une société qu’ils appelleraient de leurs vœux. Quant à lui, qui était un homme et pas un sociologue, il ne pouvait parler que de l’homme, de cet homme qu’il avait connu au travail où la société avait sur lui la main mise, mais aussi à la maison où l’homme croyait être chez lui. Car voulait-il cet homme faire chez lui société, c’est-à-dire avoir des invités, que sa préférence répondait à la préférence de la société selon cette hiérarchie qui lui était propre et était alors respectée autant au domicile de chacun que sur les lieux de travail. Au travail c’étaient des courbettes et salamalecs faites aux supérieurs hiérarchiques. A la maison quand on pouvait l’avoir à la maison c’était la même chose sinon c’était des invitations pressantes faites donc de préférence aux supérieurs hiérarchiques, des mieux placés au moins bien placés. Mais comme, faut-il le répéter, la hiérarchie était respectée autant sur le lieu de travail qu’au domicile, ils se trouvait qu’en un lieu comme en l’autre ne se rencontraient que ceux de même condition sociale (à de très rares exceptions près), tandis que les supérieurs déclinaient gentiment et proprement l’invitation ne soupirant eux-mêmes que d’être invités par un supérieur plus supérieur qu’eux et désespérant aussi eux-mêmes et à leur tour de l’être, invités par ces derniers. A la suite de quoi l’on pouvait dire que c’était jusqu’à la relation humaine qui était empoisonnée ou contaminée par comment elle avait été établie par la société pour la société qui ne tenait aucun compte de l’affectivité humaine comme des affinités qu’ils pouvaient y avoir entre les êtres humains indépendamment de leur place dans ladite société. Et ceux-ci, les hommes, avaient si profondément intégrés ses valeurs de la société qu’ils pensaient agir par eux-mêmes, par prédilection, que le choix de la personne était leur choix personnel quand il était celui de la société, sans quoi il n’y aurait pas de marginaux : celui que la société n’invitait jamais, qu’elle aurait rejeté, trouverait encore parmi les hommes bon accueil quand ils ne peuvent espérer trouver d’accueil que par d’autres aussi marginaux qu’eux, ne cessant pour autant les uns comme les autres, pour aussi marginaux qu’ils soient, d’aspirer à être invité par qui le serait moins qu’eux, marginal. La peur de la société n’étant que la peur de ne plus faire partie de cette société, et le régime de la peur n’étant que celui qu’instaure la société sur les hommes pour qu’ils ne veuillent ou ne puissent s’en séparer mais tout au contraire veuille s’y intégrer quel que soit le mal qu’elle leur fasse ou pour autant qu’ils dussent en souffrir. Et c’était sur chaque visage d’homme qu’il avait pu la lire cette peur et cette souffrance. Et cette peur c’était toujours la peur de ne pas être invité. Tocqueville ne se trompait pas qui écrivait : « la tyrannie laisse le corps libre et va droit à l’âme. Le maître ne dit plus : vous penserez comme moi ou vous mourrez. Il dit : vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi : votre vie, vos biens, tout vous reste, mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. » Ses paroles de Tocqueville tout le monde devait les avoir à l’esprit au moment d’inviter chez lui les meilleurs et plus dignes représentants non pas de l’espèce humaine mais de la société, comme au moment d’accepter ou de refuser une invitation, car ce n’était pas en son âme et conscience qu’il en déciderait mais en l’âme et conscience de la société qui seulement par ce biais avait pu s’introduire jusqu’à chez lui, l’homme.

NB

Dans La dialectique de la raison (d’Adorno) on peut lire : « Dans chaque carrière, en particulier dans les professions libérales, les connaissances techniques sont généralement liées à un inévitable conformisme du comportement ; cela peut facilement faire croire que ce sont les connaissances techniques qui, seules, comptent.[…] Le niveau de vie de chacun doit correspondre très exactement à l’intensité des liens qui lie les classes et les individus avec le système. »

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire