On peut se trouver le cœur débordant d'amour et cet amour n'avoir plus d'objet. Mais s'il n'en eut jamais eu un eut-il pu exister ? Il est souvent pourtant de constater que la personne aimée est loin en dessous de cet amour. Peut-on alors dire qu'il est seulement son fait ? N'est-il pas plutôt comme une force en nous, et qui cherche à s'exercer ? Et ne trouvant jamais sur qui il puisse s'employer pleinement, d'autant que cette force est grande elle restera inemployée. C'est une force qui s'épuise, direz-vous. Je la trouve quant à moi inépuisable, et je n'aimerai pas non plus qu'elle meure avant moi. J'ai tant aimé, et je crois que j'aime encore même si je ne puis plus dire qui. Je crois encore que ne peut être vécu que ce qui est aimé, et que le reste n'est pas vivre, que l'on ne vit que d'aimer. Et il faut sentir un grand amour en soi pour vivre, n'eut-il plus aucun objet particulier. Mais si on le cherche c'est que l'on croit qu'il en a un. Ainsi l'on dit que l'on ne peut pas vivre sans amour, et cela est juste. Par contre il l'est moins que l'on ne puisse pas vivre sans quelqu'un que l'on aime. C'est confondre l'objet et son amour. Cette confusion a pour conséquence que l'on ne puisse penser aimer quelqu'un d'autre que celle que l'on aime puisque cette personne serait notre amour. Et la preuve qu'elle ne l'est pas, que personne ne l'est, c'est que nous continuons après à aimer, comme avant nous avons aimé. Aussi, et cela relève de la même erreur de penser, nous disons qu'avant nous nous étions trompé, que nous avions seulement cru aimé, que nous ne savions pas encore ce que c'était que d'aimer ou autres arguments aussi fallacieux les uns que les autres. Et toujours nous rejetons la faute sur la personne quand la personne n'est que l'objet sur lequel s'exerce notre amour ou force d'aimer qui ne peut que l'excéder, qui ne peut que la déborder, parce qu'elle n'est jamais à sa mesure mais à la nôtre, et quand on aime on aime de toutes ses forces. La force d'aimer est sans doute la plus grande de toute qu'il puisse nous être donnée d'avoir. Et quand il nous est donnée de l'avoir nous sommes les premiers à nous sentir par elle débordée. Craignez humain d'aimer mais craignez aussi de ne plus aimer. Mais à qui me dira j'ai trop souffert d'aimer s'il ajoute à cela je ne veux plus aimer, je craindrais plutôt pour lui que le plus insignifiant et indigne objet d'amour ne le fasse à nouveau aimer plutôt qu'il n'aime plus.
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