Qui aurait dit que ce soit le plus société de tous et qu’il criait seulement après une société qui à ses yeux n’en était plus une, car comment pouvait-on encore parler de société quand personne ne faisait plus société, car comment pouvait-on encore parler de société quand il n’y avait plus d’être social, quand la société ne se résumait plus qu’à ses institutions et que ses institutions elles-mêmes n’étaient plus qu’un corps creux vidé de toute substance humaine. Il n’aurait pas besoin de faire un dessin à ses contemporains pour qu’ils comprennent que les institutions et parmi elle la famille en premier n’était plus qu’un corps sec et décharné avec déjà la rigidité du cadavre, et cette tension on pouvait la retrouver dans toutes les institutions du corps étatique, un vieux corps couvert de bleus, cyanosé, par les coups portés comme à sa porte, à la porte d’une vie qui s’achevait, par une vie qui voulait s’épandre au-delà de ses frontières devenues trop étroites. Et le droit voulait combattre ces forces vives, et parce qu’il les voulait ramener à l’ordre en parlait comme des forces anarchiques, et c’était oublier ce qu’était la vie et comment elle poussait dans tous les sens.
Déjà il voyait les nations s’effondrer comme un château de cartes qui étaient celles d’un ancien monde. Jamais pourtant cet ancien monde n’avait autant parlé société que depuis qu’on ne faisait plus société, que depuis qu’elle n’était plus qu’une société fantoche, et cela aurait dû éveiller leurs soupçons plutôt que de les endormir sur l’état de ce moribond qu’on appelle la société, pensait-il encore. Et il disait à qui voulait bien l’entendre. Qu’on nous rappelle nos morts, mais c’est le vivant qui fait société. Et pour faire société il faut encore vivre ensemble et, plus que vivre ensemble, avoir le sentiment de vivre ensemble, or c’est un sentiment bien différent qu’il avait, et il n’était malheureusement pas le seul à l’avoir ce sentiment, précisait-il, car le sentiment le plus partagé était celui d’être seul, que chacun était renvoyé à lui-même. Aussi et plus que tout dans sa quête de bonheur. On ne faisait pas la course ensemble, on ne se passait pas le flambeau, le relais ; c’était une course solitaire et une course de vitesse, la course au bonheur.
Qui pouvait encore l’imaginer autrement. Et ce n’était pas imaginer ainsi la société. Pour faire société il faut au moins être deux, poursuivait-il, or les relations entre l’homme et la femme n’étaient pas non plus au mieux. Et puis il pensait à ce fameux retour à la nature si vanté, ne cachait-il pas plutôt un retour aux instincts ? Et ce que l’on appelait les plaisirs ne cachaient-ils pas aussi l’assouvissement des instincts ? Et comment ne pas se dire que l’abandon de la morale n’était pas l’abandon de la société ? Comment prétendre à l’être social sans l’être moral, quand l’être social ne peut être qu’un être moral ? S’il faut des instincts pour vivre dans la nature il faut de la morale pour vivre en société, cela il ne le tenait pas de lui mais du Contrat social de Rousseau : « Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant ». Qu’elle était donc alors cette société qui répugnait à la morale et qui faisait appel aux instincts et aux prédateurs ?
Il ne voyait comme société que des hommes qui n’entretenaient plus entre eux que des rapports de plus en plus rares et distants, et indifférents, et précaires ; on aurait dit qu’ils n’étaient plus tenus que par une ligne discontinue, de plus en plus discontinue, qui permit seulement aux uns de dépasser les autres dans la plus totale impunité mais non pas sans dangerosité (car là où il y avait du discontinu il aurait dû y avoir du continu). Et les lois de la société lui semblaient de plus en plus ressembler à la loi de la jungle, c'est-à-dire n’en être qu’une, variable dans sa forme mais invariable dans son objet, qui est la loi du plus fort. N’était-ce pas contre cela que l’on avait fait société et cette société qui se voulait si productive par sa productivité même ne se montrait-elle pas contre productive ? En un mot ne courrait-elle pas à sa perte ? Il voulait dire tellement de choses en même temps parce que c’était ainsi que les choses lui venaient comme la société dans sa globalité qui était aussi comment elle pouvait être jugée, car étant le tout c’était sa dislocation qu’il voyait et ne pouvait voir que s’il la voyait d’abord dans son entier.
Et c’était comment il s’était senti d’abord dans sa famille qui était la famille des hommes, comment il s’était senti compris, puis incompris ou non compris, qui était comment beaucoup d’hommes de cette société devaient se sentir, incompris ou non compris, car, encore une fois, la réalité pouvait bien être différente que le sentiment sur la réalité l’emportait dans l’esprit de tous ; esprit que ne pourrait changer les experts et autres spécialistes de la communication si rien ne changeait. C’est que pour que quelque chose puisse naître il fallait accepter que quelque chose puisse mourir, et la mise à mort de cette société n’était qu’une mise à mort par elle-même, personne d’autre qu’elle-même y contribuait. Il y avait seulement encore trop d’hommes autour du moribond et qui l’assistaient. Qu’on le laisse mourir en paix, voilà tout ce qu’il disait. Il ne pourrait non plus empêcher quelques larmes de couler et ce serait après, après tant de souffrances, comme un grand soulagement.
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