Il ne pouvait imaginer un âge d’or de la relation humaine sans se trouver non seulement changer de temps mais de lieu. C’était sur la place du village que tout le monde se rencontrait. Mais les temps avaient changés et hormis les jours de marché… Il est vrai qu’on n’habitait plus des villages mais des villes. On y avait cependant aussi fait des places, seulement l’usage et la fréquentation des places avait baissés avec le temps, enfin, n’étaient plus ce qu’elles étaient, du moins le pensait-il, car qu’en savait-il lui de comment les gens vivaient avant qu’il ne vienne au monde, à peu près rien, il faut le dire, sinon qu’il voyait bien que la vie avec les gens s’était trouvée déporté du centre des villes à leur lisière qu’on appelait la banlieue, la petite banlieue puis la grande banlieue, et qu’aussi maintenant ce n’était plus place de l’église où l’on se voyait, et que la promenade du dimanche c’était la promenade des bords de marne (il habitait à Saint-maur), ou des bords de Seine (il avait habité à Paris), ou des bords de mer l’été pendant les vacances quand l’hiver il n’y avait plus que gens esseulés qu’on eut cru rescapés et vieillis et blanchis par le temps. Ce n’étaient pour lui que lieux de lisière qu’on avait aménagés non pas pour être des lieux de rencontre mais de promenade. Et c’était selon lui beaucoup dire que dire cela, car on ne se promenait plus mais déambulait.
Elles n’avaient en tout cas plus rien de romantiques ces promenades. On se donnait plutôt de l’exercice. On prenait l’air. Et c’était en effet bien l’air du temps qui n’était plus à la relation mais à la déambulation. Il avait vu aussi dans les hôpitaux des gens avec des déambulateurs et c’était des gens bien seuls. Et c’était à eux que le renvoyaient ces autres en pleine santé et possession de leurs moyens et force de l’âge et au visage frais. Ils devaient voir une promenade là où lui ne voyait plus qu’un long couloir, toujours rectiligne, linéaire, qu’on parcourait dans un sens puis dans l’autre, car il les voyait revenir sur leur pas comme s’ils eussent pourtant su où ils allaient, et c’était bien ce qui l’étonnait. Non, ils n’avaient pas encore de déambulateurs, mais déjà ils déambulaient. Il pouvait aussi constater que la déambulation n’était pas propice à la relation : ils semblaient se croiser sans se voir et encore moins se saluer au passage comme sur la place du village on pu le faire, bien que, faut-il le rappeler, de son vivant il ne l’eût jamais vu sinon qu’il lui plaisait de se l’imaginer ainsi.
Il était allé chercher la définition du verbe déambuler qui était : aller et venir, sans but précis. Cette fâcheuse tendance qu’il avait à généraliser et dont il se défendait aussi mal que les gens de son temps et de ces lieux où ils ne faisaient que de se voir déambuler lui faisait encore dire que c’était un peu comme être seul sans être seul, et être perdu sans être perdu, que de déambuler, ou croire qu’il y avait encore un sens quand il n’y en aurait plus, et une possibilité de relation quand il n’y en aurait plus. Ainsi il s'éloignait de la promenade et rejoignait la place, lieu mythique de la relation, et bien qu’il s’y retrouvait seul il aimait songer là à des temps anciens où les gens se rencontraient, où les gens se saluaient, et se parleraient comme on se parlerait si l’on ne faisait pas que de se croiser sans se voir ; c’était un temps où il n’y avait pas de déambulateurs et encore moins de déambulations. Quand à lui il n’avait pour seul et vrai souvenir que celui du temps où il avait un petit chien qu’il promenait sur les bords de Marne, parce qu’il s’y sentait alors moins seul et qu’il arriva même qu’on lui parla, à moins que ce ne fut à son chien, car n’en n’ayant plus on ne lui parlait plus.
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