samedi 6 mai 2023

Les sans papiers

 

C’est comme si l’on affichait propriété privée partout et qu’ils ne puissent aller nulle part parce que partout on leur demanderait leurs papiers et qu’ils ne les auraient pas, les sans papiers. Il pensait à eux en ces termes aussi parce qu’il ne connaissait aucun sans papiers qui fut riche et qu’il savait encore, ce que l’opinion publique ignorait, sans quoi elle pourrait sur eux venir à changer, que l’affaire des papiers était aussi une affaire d’argent et qu’ils se les pussent acheter pour qui en aurait de l’argent, et si cela ne se faisait pas trop (que de les acheter les papiers) c’est que ceux qui avaient de l’argent avaient aussi des papiers, et quand bien même n’en n’auraient-ils pas qu’ils n’auraient pas de problème de papiers. Le problème des papiers était donc un problème de pauvres. C’est même les plus pauvres de parmi les pauvres puisqu’on les avait dépossédés jusque de leur identité qu’ils ne pourraient pas afficher parce qu’incomplète : il leur manquait la nationalité. C’est aussi ce que les autres ignoraient : que leur identité serait incomplète s’il n’y figurait une nationalité conforme au lieu où ils se trouvaient être. Les sans papiers ne seraient pas là où ils devraient être, mais il n’y a nulle part où ils seraient qu’ils seraient là où ils devraient être, c’est pourquoi il pouvait affirmer sans risque de se tromper que la terre s’était changée pour eux les sans papiers en une vaste propriété privée sur laquelle ils ne détiendraient aucuns droits ou papiers pouvant confirmer qu’ils avaient ces droits non pas d’en réclamer la propriété mais seulement l’usufruit ou droit de passage pour le temps qu’ils étaient amenés à y passer, non pas motivés par le plaisir qu’ils y eurent d’en jouir mais seulement par la nécessité où ils pouvaient se trouver d’y être de passage. Que ceux qui par exemple se plaignaient qu’il y aient des plages privées où l’on n’eut pas accès imaginent alors combien ceux pour qui la terre entière leur était interdite d’accès avaient des raisons de se plaindre, car il n’y avait nulle part où ils puissent aller ; et qu’avant d’atteindre la plage on préféra les voir noyer n’avait rien d’étonnant ou de trop choquant pour ceux qui ne faisaient, en ignorant leur sort, rien de moins que de s’ériger en propriétaires parce qu’eux avaient des papiers.

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