Et si ce n’était pas le peuple mais la masse, pas l’homme du peuple mais l’homme-masse dont parlait Ortega y Gasset dans La rebelion de las masas, on comprendrait mieux que les partis populistes qui sont surtout des partis populistes de droite, à qui croit-on reviennent les voix du peuple quand ce ne serait que les voix de la masse, de l’homme-masse, qui n’est en rien plus du peuple que de la bourgeoisie, et qui d’ailleurs n’aurait plus la notion de classe et ne se distinguerait plus que par sa médiocrité, car l’homme-masse au pouvoir c’est la médiocrité au pouvoir, place qu’en faisant entendre sa voix qui est celle de l’opinion publique il occupe déjà, car ne fait-il pas par elle pression sur le pouvoir, n’y aurait-il alors plus d’autre pouvoir que le pouvoir de l’opinion publique qui serait le pouvoir de la masse ou de l’homme-masse qui serait ainsi passé au pouvoir ? Et tout le monde, qui sont tous les partis politiques, de faire appel au peuple et de reconnaître les mouvements du peuple dans ce qui ne serait plus que des mouvements de masse, dont chacun par ailleurs reconnaît le caractère informe et uniforme qui est sans caractère particulier, reflétant plutôt l’uniformisation de la société. Car l’homme-masse est d’abord ("este hombre lleno de tendencias inciviles...es un producto automatico de la civilizacion moderna") le produit de la société de masse. Il n’y a de peuple qui ne puisse être peuple sans avoir conscience de l’être et cette conscience est une conscience de classe et cette conscience de classe est celle qui nous a quittée, qui a quittée l’homme-masse. L’homme-masse dira Ortega y Gasset n’a pas davantage conscience de sa médiocrité qu’il se sent capable de parler de tout et de cela même qui exigerait une réflexion et une compétence qui lui ferait défaut. On pourrait facilement reprocher à Ortega y Gasset un mépris de classe, et sans doute n’en est-il pas complètement indemne, mais l’homme-masse comme il tient à le préciser n’est pas l’ouvrier, et ce serait avoir une lecture marxiste de La rebelion de las masas que de le penser ainsi alors qu’il s’en défend. C’est plutôt, si l’on veut s’en tenir à une terminologie comme à une interprétation simple, à la médiocrité qu’il s’en prend et tout autant à celle au pouvoir qu’à celle qui conteste ce pouvoir, qui ne reconnaît aucun pouvoir, aucune autorité, pour qui « vivir es no encontrar limitacion alguna ; por tanto, abandonarse a si mismo » vivre est ne rencontrer aucune limitation (pas de devoirs rien que des droits), et pour autant s’abandonner à soi-même (désirs, appétits), « no les preocupa mas que su bienestar » (n’avoir d’autre préoccupation que son bien-être)
Et si ce n’était pas le peuple mais la masse, pas l’homme du peuple mais l’homme-masse et que les dirigeants ne voyant toujours dans celui qu’ils dirigent que l’homme du peuple, parce qu’ils n’auraient pas plus aujourd’hui qu’hier le regard tourné vers lui, l’homme, et croyant le traiter de manière égale qui serait également méprisante, c’est-à-dire ne serait pas ce nouveau mépris comme celui affiché par Ortega y Gasset pour l’homme-masse, il ne leur faudrait pas s’étonner qu’ils n’aient plus sur lui aucune emprise car il n’est plus celui à qui ils s’adressent. De son côté l’homme-masse ne se sent pas concerné par le discours politique qui manque sa cible par cela même qu’il cible ce qui n’existe plus : le peuple, qui reste dans leur esprit comme un mythe, celui de la révolution. Quand seuls dans la grossièreté de leurs discours les soi-disant partis populistes de droite croyant en appeler au peuple et le flatter en sa toute puissance (virtuelle) ne font qu’en appeler à la masse et à l’homme-masse qui la constitue et tel que le décrit et le voit Ortega y Gasset en homme médiocre mais imbu de lui-même, enfant gâté de la société (qui n’est rien d’autre que la société de consommation) : « el nuevo vulgo ha sido mimado por el mundo en torno. Mimar es no limitar los deseos, dar la impresion a un ser de que todo le esta permitido y a nada esta obligado » (gâté est ne pas limiter les désirs, donner à un être l’impression que tout lui est permis et qu’il n’est obligé en rien. Ortega y Gasset ajoutera que non seulement l’homme masse ne se sent obligé envers rien (obligations morales ou légales) mais aussi envers personne : « …llega a creer efectivamente que solo él existe, y se acostumbra a no contar con los demas, sobre todo a no contar con nadie como superior a él ». Ne reconnaissant plus la supériorité il ne reconnaîtrait plus l’autorité. La crise d’autorité pourrait aussi bien que l’absence de solidarité (« no les preocupa mas que su bienestar y al mismo tiempo son insolidarias de las causas de ese bienestar ») être comprises si l’on entendait enfin ce cri du cœur : non pas, Dieu est mort, mais, le peuple est mort. Il est vrai qu’Ortega y Gasset n’a jamais parlé de la mort du peuple mais seulement de l’homme masse bien trop vivant à son goût et qui se serait substitué à l’homme du peuple. Par contre Pier Paolo Pasolini dont on connaît les films et moins l’auteur des Ecrits corsaires et des Lettres luthériennes n’a lui jamais cessé en les écrivant de lamenter la mort du peuple italien, voire même du petit peuple italien qu’il portait sûrement plus en son cœur que n’a jamais porté en son cœur le peuple espagnol Ortega y Gasset. Cri du cœur ou cri de la raison, intéressé ou non intéressé, Pier Paolo Pasolini et Ortega y Gasset ne font cependant dans leurs écrits respectifs que de lamenter la mort du peuple à qui le dernier substituera l’homme-masse qui serait comme le rejeton ou l’avatar de l’homme du peuple si ce n’est de l’homme privé plus que de la société de son peuple.
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