lundi 29 mai 2023

La vitrine de la société

 

Ce que la société semble ne pas savoir c’est que si elle n’est pas en chacun de nous elle n’est nulle part. Et quand on fait partir la société du contrat social on ne la fait pas encore assez partir de l’homme surtout si l’on considère ce contrat social comme un document écrit un jour et ratifiant notre volonté de vivre en société, quand ce serait plutôt petit à petit que s’est inscrite en nous la société, aussi que la prise de conscience de cette inscription en nous de la société. Y aurait-il aujourd’hui de nombreux documents attestant que nous faisons société si en nous tend à s’effacer ce sentiment, cette conscience de faire société, aussi que si elle n’a plus pour nous de signification, qu’elle devienne incompréhensible au point que nous soyons dans l’impossibilité ou incapacité de lire en nous un quelconque contrat social, alors on peut dire que malgré tous ses signes extérieurs manifestant son existence elle n’existe plus parce qu’elle n’existe plus pour nous et en nous.

Elle ferait encore apparence. Il y aurait encore la vitrine de la société. Et cela suffirait encore à nous tromper. Un observateur perspicace pourrait cependant remarquer que la brutalité des puissances économiques ou militaires ont de plus en plus les coudées franches pour s’exercer sur un homme de plus en plus seul et impuissant parce que faisant de moins en moins partie de la société, tandis qu’il se sentirait vis-à-vis d’elle de plus en plus libre, et il l’est en effet de plus en plus comme l’est la proie ou le prédateur dans la nature. Il faudrait rappeler à ce propos de Rousseau qui a si bien parlé de la société et pas avec cette naïveté qu’on lui prête en ne retenant de lui que : « l’homme est bon, c’est la société qui le déprave ». Car le bémol est, et il le mit lorsqu’il parla du passage de l’état de nature à l’état civil, « Quoiqu’il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu’il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s’exercent et se développent, ses idées s’étendent, ses sentiments s’ennoblissent, son âme toute entière s’élève à tel point, que [et voilà le bémol] si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l’instant heureux qui l’en arracha pour jamais, et qui, d’un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme. »

Il faut croire, si l’on s’en tient à tout le mal que l’on dit de notre société, qu’on aurait davantage pâti de ses abus que profité de ses bienfaits, allant jusqu’à regretter cet état de nature que l’on aurait pourtant choisi de quitter pour un état civil qui nous pèse. Mais il faut encore remarquer, ce que beaucoup de critiques de Rousseau qui s’en tiennent à la société semblent oublier en oubliant que le mot homme revenait avec tout autant de fréquence que le mot société sous sa plume, que ce n’est pas tant le bonheur de la société qu’il voulut sinon celui de l’homme, et c’est ce qui n’en ferait certainement pas le plus sanguinaire mais le plus révolutionnaire des révolutionnaires qui coupèrent plus la tête des hommes que la tête de la société bien plus malfaisante que toutes celles qui tombèrent sous la guillotine. Maintenant que la société n’est plus qu’une boutique avec sa devanture vous ne trouverez dans sa vitrine que tout ce dont elle fait réclame et que vous pourrez acheter car tout y a son prix, affiché ou pas, parfois il faut marchander ; mais n’y chercher pas tout ce qui ne s’achète pas et c’est l’homme qui n’en serait pas devenu l’esclave, car il n’y aurait plus d’hommes qui puissent s’en affranchir. Parmi tous les badauds au regard alléché y en a-t-il en effet un seul qui ait encore conscience que tous ces biens en vitrine réclame de l’homme qui les achète de se vendre, aussi que ce qu’il a de plus précieux : sa liberté ou dignité d’homme (qui ne serait  pour la société que la peau de la bête, trophée de sa prise à l’état de nature).

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