mercredi 31 mai 2023

C'est gratuit, c'est gratuit

 

C’est gratuit, c’est gratuit, répétait mon ami visiblement agacé par, si ma mémoire est bonne, l’annonce d’un régime alimentaire dont l’essai ne coûterait rien sinon de perdre des kilos en trop. Sans la véhémence de son ton, voulant comprendre pourquoi cela pouvait tant irrité mon ami, je n’aurais pas tenter d’en comprendre la cause, ce à quoi ces quelques lignes s’efforcent. Sans doute mon ami prendrait mieux cette affirmation : qu’il n’y a rien de gratuit en ce bas monde. Cependant il serait tout aussi faux de le dire. On peut encore aller à la cueillette aux champignons et quelques arbres se délestent de leurs fruits, et pour qui prendrait la peine de les ramasser ils seraient gratuits. La gratuité est dans la nature. Mais ce n’est pas de cette gratuité dont il s’agissait. Et c’était ce qui contrariait mon ami. Il y a ce qui est naturel et par conséquent produit de la nature, et il y a ce qui n’est pas naturel et par conséquent produit de la société. Cependant quand on parle de société on parle de production et de consommation. Cette société aurait atteint un tel niveau de production comme de consommation qu’elle en arriverait dans certains cas à proposer gratuitement ses produits. C’est proprement effarant. Mais ce n’est pas après la société que mon ami en avait sinon après cette mentalité que ce, c’est gratuit, c’est gratuit, pouvait engendrer, et qui est que l’on attende de la société la gratuité comme si l’on était encore dans la nature alors qu’on est dans la société et qu’il ne s’agit pas de produits naturels mais cultivés ou fabriqués par l’homme. C’est pourtant la société, et non l’homme, qui poussée à ses extrêmes montre l’absurdité de son système de production et de consommation. C’est la société qui se fait son propre tort. Mais sans doute mon ami était allé plus loin dans sa réflexion et avait compris que ce n’était pas au bout du compte la société mais l’homme qui en payait le prix. Le prix si j’ose dire de cette gratuité c’est que l’homme ne serait pas payer comme il le faudrait de ses efforts, de son travail, de sa participation à la production. Il avait bon dos l’homme. La société pouvait se faire généreuse sur son dos. On reproche plutôt à la société son luxe, ses produits de luxe, quand par leur cherté ils répondent mieux de ce qu’est la société. La société est ce qui prend une part sur la part de l’homme. Si la part de l’homme est grande elle peut prendre une grande part ; mais si la part de l’homme (celle qui lui revient) est nulle (ou presque) elle ne peut prendre qu’une petite part. Comme cette petite part est multipliée par une masse de consommateurs toujours plus grande son bénéfice peut résulter aussi important sur le produit gratuit (dans un premier temps, l’accroche publicitaire) que sur le produit de luxe qui aurait de plus en plus de mal a trouver acheteurs. C’est le travail de l’homme qui serait de moins en moins payé, mais toujours sur le travail de l’homme que la société se payerait. Mais que mon ami s’en prit plutôt à l’homme était ce qui ne manquait pas de m’étonner jusqu’à ma lecture de La rebelion de las masas d’Ortega y Gasset qui me permit de le comprendre, car c’était bien à l’homme-masse dont parlait en des termes peu élogieux Ortega y Gasset que s’en prenait mon ami, et voilà le passage qui me mit, comme on dit, la puce à l’oreille : « El nuevo hombre desea el automovil y goza de él ; pero cree que es fruta espontanea de un arbol edénico. En el fondo de su alma desconoce el caracter artificial, casi inverosimil, de la civilisacion, y no alargara su entusiasmo por los aparatos hasta los principios que los hacen posibles. ». Le reproche fait par Ortega y Gasset à l’homme masse est de ne pas voir les principes de la civilisation comme de la société et d’ainsi concourir à sa perte. Mon ami serait du même avis qui ne met pas la gratuité comme principe de base de la société qu’il sait fonder sur l’intérêt et le profit.  Et si pour l’homme masse « c’est gratuit » n’est pas choquant, si « c’est gratuit » c’est naturel pour lui, c’est que l’homme masse tout comme le « c’est gratuit » sont les produits d’une société qui poussée à ses extrêmes montre toute leur absurdité qui n’est autre que la sienne d’absurdité, et leur tort est le tort qu’elle se fait. C’est gratuit, c’est gratuit …

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