lundi 8 mai 2023

Civilisation et barbarie

 

C’est un sauvage. Comment peut-on dire encore c’est un sauvage quand on voit dans nos sociétés dites civilisées combien d’actes de barbarie peuvent être commis, au point que nous n’avons plus à nous en étonner. Nous continuons cependant à le mettre sur le compte du sauvage. A quoi ont donc servi les récits des navigateurs des siècles passés qui à chaque fois qu’ils ont eu a accoster une terre soi-disant peuplée de sauvages nous ont fait part de leur étonnement contraire qui est celui d’avoir trouvé des gens plutôt doux et bienveillants. Encore aujourd’hui, les habitants des pays développés se rendant dans les pays sous développés, s’étonnent de la douceur de ses habitants comme de l’accueil qui leur est fait. L’on conçoit alors aisément que la civilisation ne va pas dans le sens de l’humanisation, qu’il ne s’agit pas une fois de plus de l’homme mais de la société à qui profite le progrès, parce qu’il s’agit d’un progrès matériel et non pas humain. Est donnée comme plus avancée (plus civilisée) une société qui le serait sur le plan technologique et non pas humain. Cela va de soit et pourtant, faut-il le répéter, on continue de dire c’est un sauvage quand on est mis au fait d’un acte de barbarie ne pouvant penser que puisse venir d’un homme civilisé un tel acte ou méfait. Il faut pourtant considérer que le bien être matériel autant que la culture n’ont pas su l’en préserver, lui l’homme civilisé de la barbarie. Il avait lu des tonnes de livres et était loin de vivre dans le dénuement mais il a cependant commis ce crime qui est toujours un crime contre notre humanité. Non, décidément, société (civilisée) ne rime pas avec humanité. C’est que la richesse de la société ne serait pas la richesse de l’humanité. L’humanité ne pourrait être riche qu’en humains, tandis que la société ne pourrait être riche qu’en biens (de la société qui est société de consommation). On ne peut que constater d’une part la profusion et prolifération des biens matériels qui sont les biens de la société et d’autre part l’appauvrissement des rapports humains qui sont la seule et vraie richesse de l’humanité et signifiant son progrès, celui d’une civilisation humaine. A ce titre le sauvage serait plus civilisé que nous le sommes devenus par le fait même de notre civilisation ou société qui n’est pas la civilisation ou société de l’homme.

Il n’aurait plus ni frères ni sœurs, ni père ni père, et encore moins de cousins. Et combien même en aurait-il encore que comme on dit il serait prêt à les tuer pour de l’argent, un héritage, qui est l’héritage que lui a laissé la société matérialiste en lui faisant préférer le matériel à l’humain. C’est que toujours l’on préfère la société à l’homme et celui qui en sortirait serait un sauvage ou un méchant comme le pensait déjà Diderot : « l’homme de bien est dans la société et il n’y a que le méchant qui soit seul. ». Et Rousseau par Diderot se sentit visé. Mais n’est-ce pas là le sentiment que ressent tout homme dans la société où il se livre plus à la consommation de biens matériels que de relations avec son semblable, qu’il est par lui rejeté, car personne n’aurait plus d’autre intérêt et attention que pour lui-même et la société. La richesse des relations n’est pas aussi qu’une question de quantité mais de qualité. Ce n’était pas toujours la relation avec son semblable qui était prisée, ce semblable n’étant pas toujours le même semblable, ou encore différent quand il n’est jamais que de plus en plus semblable, et le différent que de plus en plus rejeté. Et c’est en quoi le supérieur ou l’autorité est le premier à en faire les frais, qu’on supporte de moins en moins, qui est de voir en l’autre une quelconque différence parce qu’on y verrait immédiatement une probable supériorité (ou infériorité). Société hiérarchisée qui nous empêche de voir en la différence autre chose qu’une infériorité ou supériorité, et avec qui, dans un cas comme dans l’autre, on ne veut pas traiter, plus avoir de relations quand nous n’y sommes pas obligés par ladite société, et quand nous y sommes il est aussi plus difficile d’en exclure toute violence ou brutalité. C’est que l’homme nulle part ne voit l’homme et partout la société. C’est qu’il n’a plus d’yeux pour l’homme, plus de cœur pour l’homme, plus d’yeux et de cœur que pour la société, c’est que la société à l’homme s’est partout substituée, au point que certains ne puissent imaginer l’homme en dehors de la société, aussi celui qui en est sorti n’existe plus, autant pour la société que pour l’homme qui se réclame de cette société, et on dira de lui que c’est un sauvage.

CITATION

"La société est l’union des hommes, et non pas les hommes ; le citoyen peut périr, et l’homme rester". Montesquieu, Esprit des lois.

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