jeudi 4 mai 2023

L'homme qui ne lisait pas de romans

 

A pourquoi vous ne lisez pas de romans il pourrait répondre parce que les romans m’ennuient : ils parlent trop de ce qui se voit, quand ils disent de ce qui se vit, et encore croient-ils le dramatiser, quand ils ne le dramatisent pas, car ils ne parlent que de ce qui s’affiche, quand ne se vit que ce qui ne s’affiche pas, et ils habillent trop l’homme, le revêtent trop de son habit social, quand l’homme ne vit que nu, et c’est cet homme nu qu’ils ne voient pas, encore une fois, parce qu’il ne s’affiche pas. Sans doute sa haine de la société se transmettait-elle ou se transmutait-elle en haine du romancier et du mélodrame politico-social comme il appelait le roman de son temps. C’était, ajoutait-il, ce que l’on pourrait dire intellectuellement parlant de ce qui nous arrive, mais dès que cela nous arrivait vraiment cela nous parlait autrement et viscéralement ; aussi quand ils croyaient parler du vécu ils oubliaient le vécu, ce qu’il était, sa nature même, qui n’était, selon lui, pas intellectuel. Et quand on lui disait que sa critique n’allait donc pas tant à ce qui était dit qu’à la façon qu’ils avaient de le dire qui le dénaturerait il répondait seulement et simplement que l’homme ne pouvait s’y reconnaître, que seule la société s’y reconnaissait, que les romans étaient des romans de société reconnus et exhaussés par la société et non pas des romans de l’homme. Puis il poursuivait. La partie de la vie de l’homme qui s’affiche en société est tout ce qui semble les intéresser comme elle n’intéresse que la société. Il n’y aurait rien d’autre pour eux que l’être social en quoi ils reconnaissent tous l’homme, combien même de moins en moins d’hommes se reconnaissent dans leur société. A cet ingrédient social ils ne manquaient certes pas, selon lui, d’y ajouter de la psychologie, autre ingrédient très à la mode à son époque mais qui était toujours rapport à l’autre : la famille, enfin toujours la société (en filigrane ou en background) plutôt que lui-même avec lui-même, l’homme dans sa nudité essentielle, qui seul semblait l’intéresser. Et, quand on lui demandait qui était cet homme qui semblait tant aiguiser sa curiosité, il répondait que c’était celui que pour la plupart d’entre nous on ignorait être, et que seul non pas les romans mais les circonstances de la vie nous révélaient, celui à l’identité compromise pour autant qu’il se compromette, c’est-à-dire pour autant qu’il vive ; tandis que les identités figées n’étaient que des identités sur la papier, aussi elles portaient les vêtements de la société et n’apparaissaient pas dans leur plus simple apparat, mais plutôt on les avait habillé comme on habille les morts pour que les familles puisse les voir et dire c’est bien lui quand ce n’était plus lui.

CITATION : "Le dramatique n'est pas être dans ces conditions-ci ou celles-là qui sont des conditions positives (comme être à demi perdu, pouvoir être sauvé). C'est simplement être." Georges Bataille dans L'expérience intérieure.

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