jeudi 6 avril 2023

Un lecteur d'un autre temps

 

Quand je remonte dans le passé je ne peux m’empêcher de voir des temps paisibles bien qu’ils ne le furent pas, c’est pourtant ce que je ressens à la lecture du Cuaderno gris de Josep Pla écrit en 1918 qui, à ce que je sache, n’était pas un temps de paix, mais ce n’est pas de la guerre dont il parle dans son journal sinon de la vie que l’on y menait alors loin des turbulences du monde comme on peut l’être aujourd’hui tandis que le monde continue à souffrir des guerres et de l’agitation politique, enfin, des puissances de ce monde. Parce que ce que je pense, si l’on devait comparer le monde d’aujourd’hui au monde d’hier, et sur le mal qu’elles ont fait, sans doute par médias interposés, ces puissances, c’est de nous communiquer à nous tous cette urgence et cette violence. C’est donc avec un plaisir non dissimulé qu’à l’approche du beau temps et malgré l’agitation sociale environnante je me replonge dans ses pages qui sont comme des plages de tranquillité, un havre de paix, au milieu de la bataille générale, qui est sans doute ce que l’écrivain lui-même s’est procuré en rédigeant ces quelques lignes qu’il a laissées à la postérité. Leurs formes mêmes retranscrivent un temps qui semblait s’étirer en longueur tandis que le nôtre semble rétrécir à vue d’œil (comme une peau de chagrin). Sans doute me renvoie t-il à d’autres écrivains de langue espagnol et du siècle passé dont l’écriture autant que le dire, car ils traitaient aussi de petites choses du quotidien (nimiedades) qui pouvaient faire le labeur autant que le loisir des gens d’autrefois, sont propres à mettre le lecteur d’aujourd’hui dans un état de douce torpeur plus proche de la méditation que de la cogitation. A les lire on croirait aussi voir un vieux film en noir et blanc où il ne semble rien s’y passer car si quelque chose s’y passe c’est si lentement qu’on dirait tout autant qu’il ne s’y passe rien, mais on a le temps de savourer les conversations qui elles aussi semblent s’allonger à n’en plus finir. Tout cela a pour effet, si drame il y a, d’en atténuer le spectacle (l’effet de surface) tout en nous touchant par conséquent plus en profondeur. On pourrait en déduire que l’on vivait davantage dans ces profondeurs (qui sait si celle des pensées et des sentiments) que ne venaient pas tant troubler ce qui à la surface du monde nous tient actuellement (et les actualités y contribuant fortement) fort agités, nous faisant violence (passivité) quand cela ne nous rend pas violents (activité), l’une et l’autre étant alors tout autant à déplorer. 

Mais laissons là les considérations d’ordre général pour en venir à ce goûter que nous décrit dans son Cuaderno gris Josep Pla, de ces jeunes catalans qui les beaux jours venus partaient ensemble, filles et garçons, en excursion. Il faut penser que bientôt, on est en avril et tout refleuri, les bords de Marne qui tout l’hiver n’ont pratiquement vu passer que des vieux armés de bâtons, verront des jeunes et sans bâtons s’y attrouper. Si je connais leurs libations je ne sais de quoi ils se sustentent et ne pourrait donc comme Josep Pla vous en faire le descriptif. « La merienda, (que) suele componerse de una rebanada de pan o un panecillo con dos onzas de chocolate dentro o, si la familia tiene mas posibilidades, con unas rodajas de lomo o de longaniza como acompañamiento. » Ceux qui parlent espagnol auront compris que ce goûter constitué essentiellement de pain avec un peu de chocolat, qui s’accompagnait, et pour toute richesse, car souvent il s’en dispensait, d’un peu de charcuterie était plutôt frugal. Mais ce qui est encore plus étonnant : « No suele llevar bebida de ninguna clase. Seria tenido por desplazado, ordinario y vulgarisimo ». Vous avez bien lu : pas de boissons, encore moins alcoolisées, qui est tout ce qui fait le goûter des jeunes des bords de Marne si l’on s’en tient à toutes ces bouteilles que l’on retrouve laissées sur leur passage et souvent mis en évidence comme s’il s’agissait de trophées que l’on voudrait exhiber tandis que oui, vous avez bien lus, la présence de telles boissons auraient été considérées alors comme déplacées, ordinaires et très vulgaires. Oui, les vieux diront que les temps ont bien changés et pas en mieux. Mais pour ne pas se joindre à eux on pourrait aussi relever cette injonction morale d’un autre temps, cette répression des mœurs, comme ne manque pas de le faire Josep Pla. Quand une jeune fille à l’heure du goûter, sans doute les jambes fatiguées par une longue marche, les laissa un peu s’entrouvrir, elle s’entendue dire : « Las piernas, Maria Lluisa, las piernas, por amor de Dios ! » Eh, oui, pas de relâchement Maria Lluisa. Ce n’était néanmoins pas celui des sphincters comme il arriva l’été dernier à cette jeune fille sur les bords de Marne qui s’était accroupie à quelques pas devant moi pour satisfaire une envie pressante. Etait-elle bue ou aveugle pour ne pas me voir ? Moi qui crus retrouver en elle ces traits, cette distinction naturelle, cette blancheur de peau, oui elle était pourtant bien cette jeune bourgeoise que Josep Pla avait tant aimé décrire dans son Cuaderno gris.

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