mercredi 5 avril 2023

Les non désirés

 

La société de consommation c’est aussi la société des faits et de leur constatation chiffrée, des statistiques, de la consommation de données, de la prise en compte et de l’appréciation donc quantitative de la vie, mais l’on parlera pourtant d’une qualité de vie quand une certaine quantité de biens peut être atteinte grâce à un pouvoir acquisitif conséquent qui résume l’ensemble des revendications ou plutôt l’ensemble des revendications se résume à cela et il n’y a qui ne se voit contenter d’une augmentation. Les biens augmenter, les maux diminuer, et la société de s’en féliciter. Mais elle peut aussi bien se féliciter de l’augmentation du nombre des divorces comme des avortements. Cette société de consommation ne serait pas si hédoniste qu’elle le laisserait entendre et qui sait si plus mortifère que répondant au vivant et à l’appel du vivant. Mais qui a dit que les femmes avaient du plaisir à avoir des enfants comme à avoir un mari, ou en cela connaissaient le bonheur. Puis qui a dit que la société de consommation était la société du bonheur. On pourrait en parler davantage comme la société du plaisir ou des plaisirs, de la jouissance. Faire l’amour est un plaisir mais il est moins sûr qu’avoir un enfant le soit comme aussi d’avoir un mari plutôt qu’un amant.

Mais venons en à cette société des faits car c’est cela qui nous intéresse ici plus qu’émettre une opinion ou un jugement personnel sur le divorce ou sur l’avortement. Cette société des faits en tant que telle ne tient donc compte que des faits, que de ce qui peut s’enregistrer en tant que tel et être comptabilisé en tant que tel. Vous comprenez qu’on en vienne ainsi aux non désirés car les avortés sont des non désirés qui sont passés à la trappe, qui est peut-être ce qui de mieux pouvait leur arriver. Mais si l’on peut comptabiliser le nombre croissant d’avortements (cette trappe a un compteur) on ne peut pas en faire autant avec les non désirés. L’on dira alors que le nombre d’avortements contribue a diminuer le nombre des non désirés, certes, mais d’un autre côté il n’est pas impossible que la société de consommation continue a en augmenter le nombre et ceci de façon exponentielle. C’est un non désiré qui écrit cela car à ses dires sa mère voulait continuer sa vie de femme quand son père lui fit un premier enfant. On sait encore que la plupart des femmes aujourd’hui retardent l’arrivée de leur premier enfant pour satisfaire à des études ou à une carrière professionnelle, qu’elles ne voudraient pas se voir arrêté de sitôt par le fait d’un marmot. Il faut entendre par là que l’enfant à de moins en moins de chance que jamais d’être désiré, et moins le premier que les autres venant après.

Il ne vous serait pas dit tout cela sans qu’il n’y ait eu un précédent et c’est ce passage sidérant dans un chapitre intitulé : Ils sont vivants, mais ils devraient être morts, de Pier Paolo Pasolini dans Lettres Luthériennes qu’il vous est donné à méditer : «  Les névroses qui causent les régressions les plus terribles et incurables dérivent précisément de ce sentiment premier, de n’être pas accueilli au monde avec amour. Or, objectivement, aucun enfant n’est plus accueilli au monde avec le même amour qu’autrefois, lorsqu’il était par définition béni. » et d’après l’auteur ça en ferait des champions du renoncement comme des conformistes mais des conformistes agressifs, on ne peut qu’être renvoyé à tous les mouvements contestataires qui ne seraient donc pas si révolutionnaires qu’ils puissent le paraître mais seulement d’un conformisme agressif. Cela n’est pas non plus sans nous renvoyer à des cas plus singuliers comme Michel Houellebecq taxé dernièrement de fasciste et d’islamophobe. Il se pourrait en effet qu’il ait toutes les peurs quand on a eu peur de le voir naître. Mais cela n’entre pas dans les faits et la société des faits ne s’en prévient donc pas, elle ne les voit carrément pas, les non désirés, car ils n’apparaissent pas dans les données chiffrées avec lesquelles elle mesure et apprécie le monde à sa juste valeur qui n’est autre que la sienne de valeur, celle de la société mais pas celle de l’homme. C’est de l’angle mort que viendra alors le danger, mais qui ne voudrait pas déjà tuer une société qui tue l’homme (quand elle n’en fait pas un meurtrier).

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