J’ai connu bien des hommes qui ne le sont pas restés tandis qu’ils croyaient l’être davantage dans l’exercice de leur fonction. Sans doute les avait-on trompés comme je l’étais encore moi-même sur ce qu’était être un homme, et s’ils avaient encore une sensibilité d’homme ils l’auront tu, car ce n’était pas ainsi auraient-ils pensés qu’il leur fallait se montrer homme et encore moins au service de la société. C’est qu’il faut être beaucoup plus homme pour être soldat ou policier ou fonctionnaire ou tout autre attaché au service de la société qui est le service public. On croit le comprendre quand on parle de soldat ou de policier quand on ne fait que le comprendre comme je le comprenais alors moi-même et le comprenaient mes collègues qui exerçant de la façon qu’ils l’exerçaient, leur métier ou fonction, croyaient se montrer plus homme en empêchant tout ce qu’il y aurait eu d’humain en eux, car ils pensaient ainsi que c’était l’homme qui parlait en eux quand la société les dépossédait de toute leur humanité (ou qualité d’homme) pour que puisse parler la société sans être justement empêchée par l’homme. Il est en effet de ces métiers où l’homme doit être très homme sans quoi il ne peut l’exercer sans humanité, ou, dit autrement, sinon c’est la société qui agit par lui qui n’en est que l’instrument (armé dans ce cas). Parler de milice patronale, parler de fachos, de nazis, ne sont que caricatures qui n’apportent rien à la compréhension des choses et ne répondent pas à la réalité ; et surtout n’aident pas à comprendre que chaque fois que la société ne permet pas à l’homme d’être sinon entièrement à son service (et l’on sait combien le zèle et les zélés font plus de mal que de bien) il ne peut en résulter que le pire. Et du pire ce n’est qu’à sa nature d’homme qu’on doit d’avoir été préservé, pas à la société, et c’est en ce sens seulement que l’on peut se prévaloir de sa qualité d’homme.
Celui qui sera mon chef de service, lorsqu’il me vit pour la première fois, ne se trompa pas sur moi à qui il ne manqua pas de dire en des termes plutôt crus que je n’étais pas l’homme qu’il fallait, ce que je pris très mal car j’entendis alors que je n’étais pas assez homme selon la conception de l’homme que je partageais autant avec lui mon chef de service qu’avec mes collègues, ce qui correspondait sans doute à cette éducation dite virile que nous aurions tous reçue dans cette idée précise de faire de nous des hommes. Et c’est ainsi que la société fait ses serviteurs et des plus vils, car ce n’était pas au service de l’homme que nous entrions mais au service de la société. La première chose que l’homme ne doit pas perdre c’est la première chose qu’on lui fait perdre quand il entre au service de la société, et cela du plus humble de ses fonctionnaires jusqu’aux plus gradés. Il ne doit pas s’écouter en tant qu’homme, il doit être sourd à tout ce qui est de l’homme, pour n’entendre que la voix impérieuse de la société, c’est là tout le sens du service public. Et l’on ne saura s’étonner alors, que chaque fois qu’il est mis en demeure d’agir en sa qualité d’homme ou en sa qualité de fonctionnaire, c’est en sa qualité de fonctionnaire qu’il choisira d’agir. C’est pour ça que je dis que ce ne sont pas les plus hommes qui sont requis, car ceux-là agiraient en leur qualité d’homme et non pas en leur qualité de fonctionnaire. Et ce n’est pas, on peut maintenant mieux le comprendre, ceux qui ont les meilleurs états de service, bien au contraire, qui ont le plus agit en conformité avec leur qualité d’homme mais plutôt en conformité avec leur qualité de fonctionnaire au service de la société.
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