Une fois établie que la société court après les richesses cela
pourrait encore ne pas nous déranger, voire nous convenir. On pourrait encore se dire qu’il vaut
mieux qu’on y court tous ensemble plutôt que séparément. Se pose cependant
alors la question du partage, de la répartition des richesses qui est bien ce
qui lui est reproché à la société : son manque de justice sociale. Enfin, autant
dire qu’on n’arrive pas à s’entendre là-dessus. Et c’est beaucoup plus simple
d’apprécier celui qui se gratifie de son propre butin : les chercheurs
d’or ou autres trésors. Dernièrement à la télé les chercheurs d’opales. Le rêve
américain. L’homme libre. Qui n’aurait de compte à rendre à personne. Plus près
de nous celui qui cultiverait son petit lopin de terre. Indépendant. Et c’est
en ce sens qu’on parle encore des professions libérales. Et pour cela aussi
qu’on se plaint de l’Etat. Cet empêcheur de vivre. La vie à laquelle on se
réfère est celle de l’homme libre et indépendant. Pourtant il faut bien
considérer qu’il aurait quitté cet état pour faire société, et si maintenant en
société ou ensemble on n’arrive pas à s’entendre cela ne veut pas dire non plus
que séparément ou de façon plus séparé ou indépendante on arrivait davantage à
s’entendre : sinon dites-moi pourquoi aurait-on voulu faire société ? Une seule
explication s’impose à nous désormais et hormis le fait qu’on n’arrive pas à
s’entendre sur la question du partage c’est que, et toutes les métaphores sont
bonnes à nous le représenter, le fossé s’est élargi, la fracture s’est aggravé,
entre l’homme et la société. Les champs de batailles ne seraient pas tant
irrigués par le sang humain si ce sang irriguait davantage les institutions
froides (et pour cause) de la société. On ne peut comprendre autrement qu’elles
ne suivent l’évolution des mentalités comme ne se plient aux nécessités de leur
temps qui sont les nécessités des hommes de leur temps. On peut étendre sans
risque de trop s’égarer les institutions aux organismes politiques,
gouvernement et forces d’opposition, syndicats compris, aussi qu’aux idéologies
régnantes ou contestataires. Autant de natures mortes si un sang neuf ne passe
pas dans leurs veines, ne part pas du cœur, ne passe pas dans leur poumons apportant
un peu d’oxygène aux neurones, cellules pensantes et centre de commandement, on
pourrait encore filer la métaphore et toujours sans risque de trop se tromper,
mais le jeu des métaphores est comme le jeu de la politique qui a trop se
répéter devient stérile. Il est vrai qu’il y a bien une chose, malgré le
progrès des sciences, dont l’homme soit toujours incapable : c’est de
donner la vie. A la société, à ses institutions, il faudrait encore leur
insuffler la vie, les animer ; et il n’y a pas d’autres moyens pour cela
que de faire en sorte que l’homme puisse les habiter, y vivre et leur
communiquer cette vie qu’il porte en lui (et qu’on appelle aussi
vitalité) ; puis on les voudrait pérennes tandis que l’homme est mortel,
qu’elles servent à, ou qu’elles vaillent pour, des générations et des
générations et des générations et des générations, ainsi soit-il… Cela ne
ressemble t-il pas trop à des privilèges ou à des héritages ? Ah
oui ! J’oubliais : « quel monde, dites-vous, on va laissé à nos
enfants ? » Vos enfants les pauvres petits jésus. Mais à votre tour
vous oubliez que Jésus est un réformateur et qu’il n’a pas voulu de toutes les richesses
du temple. Ne parlez pas alors au nom de vos enfants car l’on se trompe
toujours quand on parle pour les autres, et surtout ne faites pas que vos
enfants parlent en votre nom, car n’est-ce pas ce que veulent les institutions
que rien ne change et ce que font les institutions: parler en votre nom. Enfin, ce n’est pas la société (encore moins les
institutions) mais la vie qui apprend à l’homme que rien n’est jamais acquis, définitivement
acquis, et que le changement est la marque du vivant.
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