Quand on ne travaille plus à la société il faut encore travailler à soi-même car c’est à soi-même que l’on est livré quand on n’est plus livré aux autres, aux autres desquels il fallait se défendre (concurrence) quand maintenant il faut se défendre de soi-même (de ses démons), et ce n’est pas une mince tâche. On pourrait par ailleurs penser qu’ayant été fort contre les autres on le sera contre soi-même auquel délivrés des autres on est livré, mais aussi les autres nous délivraient de nous-même, et l’on peut se sentir bien seul quand l’heure de la retraite à sonné, et bien faible si l’on pense que le combat est terminé quand il ne fait que commencer. Trop pressé qu’on était de mettre un terme au contrat avec la société quand une fois affranchi on ne sait que faire de cette liberté retrouvée. Véritable retour de l’homme à l’homme déshabitué qu’il est de lui-même après tant d’années où tout lui était dicté par le travail comme par la nécessité. Combien, privés de la société, tombent, comme une plante privée de son tuteur à qui elle doit sa croissance. Mais je crois voir en les plus indépendants les plus forts et que les autres doivent travailler à cette force comme on travaille à sa force en faisant des poids et haltères. Il est grand temps que l’homme sente sa force plus que celle de la société, et la fasse grandir plus qu’il ne fait grandir celle de la société, sous peine de quoi il sera écrasé, plus qu’oppressé, et se plaignant sans cesse de cette oppression ne saura pas pour autant vivre sans, comme celui qui oppressé par sa passion ne trouve pas en lui la force de s’en libérer et pour autant en subit le joug. Vive la retraite ! pense qui la société n’a pas ménagé, et en cela qu’il va prendre retraite de la société il ne se trompe pas, mais ce qu’il ne sait pas encore c’est à quel point il y est attaché à cette société, à quel point elle va lui manquer ; et à quel point tous ceux qui y sont encore par le travail attachés se détacheront de lui, témoignant par là qu’il n’en fait plus parti, qu’elle se passe de lui maintenant la société. Alors est à plaindre celui qui se révèlera être moins homme que société. Et c’est à tout le contraire qu’il a été préparé à être, tout le contraire de ce qu’il lui faut maintenant être : c’est-à-dire absolument homme, car c’est désormais en l’homme qu’il est et non en la société qu’il doit trouver sa source, l’essence de son existence. Ce retour à l’homme quand l’homme est justement devenu inexistant, et plus il aura travaillé pour la société plus il sera devenu inexistant car moins il aura travaillé pour lui-même, la société l’en ayant jusque là exonéré parce que, comme on ne le sait que trop bien, elle préfère avoir affaire à tout (des machines, des zombies, des fonctionnaires, des employés dévoués et toujours subalternes) sauf à des hommes. Ce travail de retour de l’homme à l’homme parait cependant inéluctable quand arrive la retraite et l’on peut comprendre alors que plus que le coût de la retraite ce soit ce retour (avec sa subséquente prise de conscience) qui motive la société à retarder l’âge de départ à la retraite qui est aussi l’âge de sortie de la société ( n’est-ce pas ainsi que l’homme le ressent ?). Mais cela reste dans les non-dits de la société que le départ à la retraite est le départ de la société, chose intolérable, voire même impensable pour tous ceux qui ne sont plus que société et dont la part oubliée est l’homme, car si jamais il n’y eut opposition plus forte c’est bien de celle-là qu’il s’agit : lequel des deux veut le plus vivre ou ne pas mourir, l’homme ou la société ? enfin celui qui n'est pas pour la retraite c'est comme s'il disait Vive la société! tandis que celui qui dit Vive la retraite! dit Vive l'homme! ou que l'homme vive!
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