"La menace est plus forte que l’exécution". Cette citation d’Aaron Nimzowitch, est bien connue des joueurs d’échecs qui au lieu donc d’exécuter une menace la laisse en suspens, ce qui ne manque pas souvent d’amener rapidement l’adversaire à commettre des erreurs et à offrir en retour plus que n’aurait donné la simple et immédiate exécution de la menace. Mais pourquoi en est-il ainsi ? Il y a dans les Essais de Montaigne de quoi mieux le comprendre et élargir ou ouvrir cette expérience du joueur d’échecs à celle de l’humanité comme à l’humanité de s’enrichir de son exemple. Le livre I chapitre XVIII des Essais de Montaigne s’intitule : De la peur. Il suffit en effet de remplacer le mot menace par le mot peur pour saisir enfin de quoi il s’agit, et sur quel ressort on appuie : « Et tant de gens qui de l’impatience des piqûres de la peur se sont pendus, noyés et précipités, nous ont bien appris qu’elle est encore (la peur) plus importune et insupportable que la mort ». Mais pourquoi en est-il ainsi peut-on encore se demander ? Et c’est aux Propos d’Alain le philosophe qu’on pourrait maintenant faire appel afin d’être un peu plus éclairé sur le sujet. Et c’est comment il traite de l’imagination, mais je n’ai pu retrouver ce propos où il parlait du survivant d’un naufrage (pensons au Titanic) qui revoyant (par l’imagination) toutes les scènes dans leur enchaînement dramatique revivrait avec plus de peur qu’il ne l’aurait vécu l’événement qui l’avait occupé, ne laissant par là même aucune place à l’imagination, on peut dire encore que c’est à peine s’il eut le temps d’avoir peur, de se la forger cette peur comme on peut se la forger par l’imagination. D’ailleurs dans un autre Propos intitulé Maux d’esprit Alain écrira : « L’imagination est pire qu’un bourreau chinois » puis un peu plus loin : « Un promeneur est atteint par une automobile, lancé à vingt mètres et tué net. Le drame est fini ; il n’a point commencé ; il n’a point duré ; c’est par réflexion que naît la durée. ». Quant à moi je ne peux m’empêcher de voir mon joueur d’échecs en proie à mille craintes nées d’une seule menace que son sadique d’adversaire tarde à exécuter, car mon joueur d’échecs à tout le temps que lui accorde la pendule pour réfléchir et imaginer ce qu’il pourrait advenir sur l’échiquier du fait de cette menace qui le taraude comme, non pas le mal mais la peur du mal nous taraude, et autant elle peut inhiber notre action que trop la hâter pour mettre fin non pas à ce mal mais à la peur qu’on en a, car en effet faisant cela on ne fait souvent qu’activer le mal, le rendre plus redoutable, plus efficace, plus irrémédiable, au lieu de l’éviter en en soutenant la menace, c’est-à-dire sans ajouter à sa force, et comme elle jouant contre nous, celle de notre imagination, celle de notre peur.
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