C’est ainsi que du fond du cœur je lui disais que je l’aimais. Comment ne pouvait-elle pas entendre cette voix ? L’amour ne vient-il pas du fond du cœur ? Il y en avait un autre cependant qui lui parlait et c’était tout le langage de l’amour. Elle fut très vite séduite par lui. La personne ou le langage ? C’était tout un pour celle qui dorénavant l’aimait. L’admirable comédien comme il récitait bien ce que tant d’autre avant lui avait récité et comme il trouvait l’intonation juste, mais tout cela n’était que récitation, mais tout cela n’était que comédie, comment pouvait-elle tomber dans pareille supercherie ? Était-ce cela que l’on appelait l’amour ? N’y avait-il pas d’autre amour qui ait cours ici-bas ? Comme je me trouvais plongé dans ces réflexions désabusées il, et c’était lui, me posa une main fraternelle sur l’épaule : « elle ne t’a pas entendu, n’est-ce pas ? » Non, que je lui répondis sèchement. Tu n’as dit-il aucune raison de m’en vouloir, pas plus que de lui en vouloir, personne n’entend la voix du cœur et c’est pourquoi on le fait parler, et c’est pourquoi on parle à sa place tandis qu’il reste muet. Tout le monde aimerait l’entendre et comme tout le monde aimerait l’entendre tout le monde croit l’entendre ; il en va ainsi de l’amour comme de toute croyance : il faut avoir envie de croire pour croire, d’y croire pour y croire. Je n’ai fait que de lui faire entendre ce qu’elle avait envie d’entendre et elle y a cru. C’est ce que fait, lui lançais-je, la marchande de poissons en criant : Achetez mon poisson, mon poisson est frais ! Et c’est encore plus faux, me dit-il en souriant, quand c’est écrit parce que le temps de l’écrire le poisson a eu le temps de se défraîchir. Fallait-il qu’il soit vil pour se livrer à ce petit manège, pensais-je tout bas, mais il m’entendit, comme il avait entendu les cris d’amour de mon cœur il entendait maintenant les cris de haine de mon cœur. J’ai, reprit-il, en mon temps, exprimer jusqu’à épuisement la veine du cœur testant alors par mes échecs répétés la surdité du monde, je voulus alors parler le langage du monde, j’entends par là celui qu’il entend, tout en essayant de m’éloigner le moins possible de celui de mon cœur, et j’ai trouvé celui-là que tu as entendu tout comme elle. Et comme elle en effet j’y avais succombé, car il ne me semblait pas si éloigné de ce que le cœur peut ressentir tout en ne l’étant pas vraiment car il faut y mettre de l’effet, de la voix pour tout dire, qui est tout ce qui semble manquer au cœur, comme j’ai entendu dire des chiens qu’il ne leur manque que la parole pour parler, car ils auraient toute l’intelligence pour le faire ; mais je dois avouer que je doute encore non seulement de l’intelligence des chiens mais de celle du cœur qui peut tout aussi facilement être trompé et par la parole justement et tout pareillement. Je m’éloignais donc de ce charmant comédien, comme tout être authentique ne peut que le faire, plus que jamais résolu à ne pas céder à cette comédie de l’amour qui si peu répondait aux exigences du cœur.
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