mercredi 28 septembre 2022

Le héron cendré

 

Il y a de ces êtres singuliers et fiers qu’on appelle des solitaires. Ils sont à la solitude comme d’autres sont à la société. Parmi eux il y a le vulgaire comme il y a le plus haut dignitaire. Il faut entendre par là qu’ils peuvent porter aussi haut la solitude que d’autres portent haut la société, et par leurs attitudes, et par leurs manières, qu’ils ne s’y traînent pas comme on traîne sa misère, on ne dirait pas que tous les malheurs de la terre leur sont tombés sur la tête ni qu’ils souffrent de misanthropie, qu’ils soient à l’humain réfractaires, ou soient d’un naturel par trop débonnaire ; non, ils sont tout simplement d’un naturel solitaire quand tant d’autres sont d’un naturel grégaire au point que l’on dit qu’ainsi est faite la nature humaine, et c’est que la société les déconsidère comme qu’ils ne s’y montrent pas les solitaires, et c’est un affront qu’elle ne tolère et elle y va contre eux de son mépris, de sa colère, qui est sourde et anonyme vis-à-vis de ces êtres singuliers et fiers. Je ne voudrais pas pour autant les nommer car ce serait les désigner à la vindicte populaire, on voudrait alors les marquer aux fers et les mettre en galères pour qu’ils rament en cadence comme on rame dans la société. C’est pourquoi je vous parlerais à la place de cet oiseau solitaire que l’on voit sur les  bords de Marne où les canards y sont en nombre, les gris et les col verts, il y a la mère et ses petits et sans doute aussi le père, avec les cormorans tout noir et les cygnes tout blanc, et toute cette gente ailée à qui on aime jeter des miettes de pain qu’elle semble quémander, quand sur ses longues jambes perché, et parce qu’il est haut on le dirait hautain, et parce qu’il semble avoir affaire avec tout ce qui est indifférent à l’humain on le dirait fier, il y a le héron cendré. Je l’ai vu à la tombée de la nuit et sans doute peut-on le voir aussi tôt le matin, et ainsi je peux dire à qui s’en approche que toujours il est lointain, et aussi qu’il a beaucoup de maintien, de celui qu’on ne croirait trouver que chez le noble citadin rencontré aux mêmes heures au théâtre ou dans une soirée mondaine, se tenant comme il se tient, mais ce n’est pas pour la galerie, mais ce n’est pas pour les copains, qu’il le fait, il est seul, c’est un grand solitaire, de la solitude, un de ces plus hauts dignitaires, le héron cendré.

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