Hier je rendais visite à mon ami correcteur. Il me montra un manuscrit d’auteur qu’il avait à peine commencé à corriger. En le consultant je ne pus éviter de penser à ces livres où l’on voit le travail d’écriture de l’auteur, c’est-à-dire ces corrections, et de me dire que ce serait beaucoup moins flatteurs que de montrer les plus nombreuses et plus affligeantes corrections d’un éventuel correcteur auquel sans doute on fait de moins en moins appel si l’on en croit « que l’on n’écrit plus comme avant ». Qui sait si ce n’est pas que les correcteurs viennent à manquer quand il y a par ailleurs de plus en plus d’écrivains de par le monde. Cet ami, mon ami, qui n’est plus tout jeune, ne fait plus ça que pour le plaisir de rendre service ou d’exercer son art ou sa maîtrise, car qu’il ne soit pas écrivain mais correcteur ne veut pas dire, bien au contraire, qu’il ne maîtriserait pas l’écriture mieux qu’un écrivain. Quand on a entre les mains un ouvrage achevé on ne pense pas aux métiers du livre mais à son auteur. Ce ne serait pas alors que les écrivains écrivent moins bien qu’avant mais que dans la chaîne des métiers du livre vient de plus en plus à manquer ce maillon essentiel à sa fabrication. A cet ouvrage, à ce travail, il y manquerait souvent les finitions. Il me montra les insuffisances des logiciels de correction par des exemples très simples démontrant que la machine ne pourrait (dans ce domaine tout du moins) jamais remplacer l’homme. Ce n’est donc pas ici la machine que l’on peut accuser mais la course au profit qui veut brûler les étapes. L’écrivain par sa maison d’édition n’est pas moins tenu à la production qu’un ouvrier à la chaîne, de là qu’ils produisent comme à la chaîne livre après livre, et aient moins souci (semble-t-il) de la qualité que de la quantité. La production à la chaîne on le sait permet aussi de faire baisser les coûts de production, mais ce que l’on sait moins c’est que plus on écourte la chaîne moins la chaîne est coûteuse. Mais j’aimerais parler de l’homme et de son goût pour la matière écrite car une machine n’a le goût de rien et à rien quand mon ami savoure la matière écrite qu’elle lui soit rendue sous la forme d’un journal, d’un magazine, ou d’un livre, ce livre n’étant pas forcément un roman mais pouvant aussi être un essai littéraire ou philosophique ou scientifique. L’étendue de ses goûts peut être comparable à la palette d’un peintre où l’on retrouverait toutes les couleurs possibles et imaginables. A-t-il jamais eu le temps de tout lire qu’il n’en n’a pas non plus la prétention, mais ce qu’il a lu est gravé en lui comme il peut l’être sur la page en caractère d’imprimerie. Jamais n’aura été aussi vrai que pour lui que l’écriture est réécriture. Mais la lecture aussi serait pour lui relecture, car je ne le crois pas homme à s’arrêter à une première lecture, le correcteur n’est pas un homme qui s’arrête à une première lecture comme beaucoup de ces hommes qui jugent les autres à première lecture quand encore ils se donnent, et le temps et la peine de les écouter ou de les lire, ce qui n’est pas bien différent, car à chaque fois ne s’agit-il pas de chercher à traduire ce que l’autre pense, de lire dans ses pensées, chose qui mériterait plusieurs lectures avant de seulement commencer à le corriger.
A Jaime Pratcorona
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