vendredi 29 octobre 2021

Les sans-têtes

 

Parce qu’on leur a dit que non seulement ils pouvaient vivre sans leurs têtes mais que sans leurs têtes ils vivraient mieux les sans-têtes ont accepté de ne plus en avoir. Foi de sans-têtes ils n’ont jusqu’à ce jour jamais eu à le regretter ou encore eût-il fallut qu’ils aient une tête pour s’en rendre compte, ce que grâce à Dieu ils n’avaient plus. Pendant ce temps ceux qui avaient une tête n’en faisaient plus qu’à leur tête. Et ceux qui n’en avaient pas, subjugués comme ils l’étaient, par ceux qui en avaient une, se disaient admiratifs : « c’est qu’il faut avoir de la tête pour penser à ça » Autant dire qu’eux ne pensaient à rien et comment auraient-ils pu en être autrement puisqu’ils avaient accepté de vivre sans tête dans l’idée de « vivons mieux vivons sans tête » idée qui d’ailleurs ne pouvait procéder que de ceux qui avaient une tête et qu’ils avaient d’autant plus facilement fait leur qu’ils n’avaient eux pas de tête propre et différente pour la contrer. C’est ainsi que l’on est passé insensiblement du régime des sans-culottes à celui des sans-têtes. Beaucoup plus facile à vivre et à contenter, car il n’y aurait que la tête, si tête il y avait, de contestataire. Mais comme il n’y avait plus que leur corps qui comptait et pour cause, il suffisait à ceux qui avaient une tête de leur assurer le bien-être. Tout parlait au corps : la publicité, les messages subliminaux comme les discours de ceux qui avaient une tête, le reste aurait été bien embarrassant pour ceux qui n’avaient pas voulu s’embarrasser d’une tête et c’était pure bienveillance que de les en dispenser. Ils n’aimaient pas « les prises de tête » car comme celui qui privé d’un bras souffre toujours là où il n’a plus de bras ils souffraient toujours là où ils n’avaient plus de tête. C’était donc leur épargner des souffrances inutiles que de s’adresser à une tête qui n’était plus à l’adresse indiquée mais dont il pouvait en souffrir tout comme si elle avait encore existée là où elle avait existée. Il fallait donc toujours penser à eux et pour eux comme on n’aurait jamais osé jusque-là le faire, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’ils aient renoncés à avoir une tête, leur propre tête. Et s’ils n’avaient cru, d’autant plus facilement qu’ils n’avaient plus de tête, que ce que l’on pensait était ce qu’ils pensaient, il aurait été impossible, alors que c’est chose si facile, de gouverner les sans-têtes.

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